Nasreddin hodja allait au marché de la ville voisine, menant son âne par le licou. Il marchait en fredonnant des
chansons, sans beaucoup se soucier de l’animal qu’il tirait derrière lui. Deux coquins voient le profit à tirer de la situation et, suivant notre homme à pas feutrés, ils détachent habillement
l’animal. L’un prend l’âne et l’emmène. L’autre s’attache le licol au cou et marche silencieusement derrière le bonhomme qui ne s’est aperçu de rien.
Pourtant un moment vient où le hodja jette un coup d’œil derrière lui. Le spectacle qui s’offre à ses yeux le
laisse confondu. Il croit à un sortilège et invoque la miséricorde divine. Mais l’homme raconte son histoire.
- Hodja, j’étais jadis un homme mais j’ai commis une faute grave. Un jour je me suis parjuré. Dieu dans sa colère
m’a transformé en âne. Mais aujourd’hui mon temps d’expiation est terminé. J’ai retrouvé ma forme première. Affranchis-moi. Rends-moi à la liberté.
Que faire d’autre d’ailleurs ? Bon gré mal gré le hodja y consent. C’est œuvre charitable et c’est,
pense-t-il, un heureux présage. Et voilà, le bonhomme qui rentre à la maison, le licou dans la main. Des jours se passent. Un matin de bonne heure voilà encore notre homme parti pour le marché.
Mais que rencontre-t-il au premier coin de route ? Son âne, son propre âne en chair et en os, qui portait de fagots. Il s’étonne d’abord puis s’approche, examine la bête et, se penchant à
l’oreille, li dit :
- Allons, mon frère, c’était là ta destinée. Mais dis-moi, qu’as-tu encore fait ?