Il était un temps dans le temps, dans le petit Ksar Oulad Aïcha, sur la route menant de Merzouga à Taouz, un
paysan, appelé Moussa, avait deux filles: Naseerah et Salamah.
La fille aînée, Naseerah, était égoïste, égocentrique, individualiste, ingrate, avare et imbue de sa personne,
les mots pour la décrire, telle elle était, n'ayant aucun sens quant à sa personnalité, à son comportement et à ses attitudes insanes, absurdes et ineptes.
Salamah, sa cadette, par contre, était généreuse, bonne et tous les jours, sans se soucier des conditions
climatiques qui pouvaient affecter la région, elle accompagnait son père au marché pour vendre les fruits cueillis dans ses champs.
Les temps ayant passé, le grand âge chantant ses louanges, vint un jour...
Moussa, usé par le travail, alité, pris par les fièvres, se décida a appeler, près de lui, dans sa chambre, ses
deux filles. Avec des mots simples, des mots de paysan connaissant son avenir, il leur dit:
« Sous quelques jours j'aurais un âge mémorable et je suis aux portes de la mort. Comme vous le savez je n'ai
pas une grande succession, à l'exception d'une petite palmeraie et de vergers, quelques centaines de plants, de mandariniers et d'orangers, à vous léguer. Donc j'ai décidé de diviser en deux
parties égales mes misérables arpents de terre sur lesquels nous avons vécu depuis votre naissance: une pour Naseerah, l'autre, pour Salamah. J'ai le souhait que vous les conserviez et que vous
les cultiviez parce que ces champs sont des biens immémoriaux acquis par nos ancêtres, au temps de Muhammad le prophète bien aimé, et notre seule et unique subsistance. Qu'Allah, notre Dieu
créateur, omniscient, subsistant par lui-même et inébranlable, soit Tout-puissant et veuille que vous ne les vendiez pas. »
Ces paroles, à peine balbutiées, Moussa rendit son âme au Maître suprême et les deux sœurs, mortifiées, de
longues journées interminables, pleurèrent de tristesse.
Les jours passaient et Salamah continuait à cultiver sa part de terre et allait tous les jours au marché comme
son père le faisait de son vivant.
Au contraire, Naseerah, malgré ce que son père lui avait dit, avait vendu sa part d'héritage à Sidi Halabî qui
était l'homme le plus riche du ksar.
Un soir, Salamah revenant à la maison après une dure journée de labeur, y avait retrouvé sa sœur assise devant
un miroir. D'un ton de reproche, elle lui avait dit:
« - J'ai su que tu as vendu ta part de terre que père t'a laissée en héritage, à Sidi Halabî. Pourquoi as-tu
trahi la parole, à lui, donnée le jour même de sa mort?
- C'est simple à comprendre ma chère sœur! », lui répond-dit Naseerah, « Sous quelques jours le maître du ksar
choisira femme. Avec l'argent que m'a payé Sidi Halabî, pour les quelques arpents de mauvaise glèbe que je lui ai vendu, je m'achèterai robes et bijoux par dizaines, les uns plus beaux que les
autres, et ainsi je serai la plus belle femme du ksour. Alors, il n'y aura pas de doute, le maître me choisira pour ma richesse et je convolerai, avec lui, en justes noces. Ainsi je deviendrai la
femme la plus influente du ksar. Et même toi, ma sœur, tu me devras le respect. »
Les deux sœurs s'étripaient en paroles quand Salamah entendit un cri et le dit à sa sœur:
- « As-tu entendu crier?
- Non, Salamah , je n'ai rien entendu » lui avait répondu Naseerah.
« - Je crois que la voix venait de derrière cet arbre. Quelqu'un aurait besoin de notre aide. »
Les deux sœurs coururent vers l'endroit d'où provenaient les cris. Quand elles y parvinrent, elles découvrirent
un lutin qui était tombé au fond d'un trou. Et le génie s'époumonait:
« - Au secours... ! Au secours... ! Je vous en supplie, sortez-moi d'ici !
- Tranquillisez-vous... », lui dit Salamah, « Nous vous sortirons de votre trou dès que nous le pourrons.
»
Et la jeune fille courut jusqu'à la grange toute proche et revint, bien vite, avec une échelle qu'elle fit
glisser lentement dans la cavité où gisait le lutin.
Naseerah dit, alors, à sa sœur :
« - Ce fou ne peut même pas monter tout seul? Et moi, je ne descendrai pas au fond de ce trou pour aller l'y
chercher car ma robe se salirait. Descends-toi, si tu veux. »
Sans aucune hésitation, Salamah descendit dans les profondeurs de l'obscure cavité. Quelques instants après, le
lutin accroché à son dos, elle en ressortait. Son visage était maculé de terre et sa robe toute crottée mais elle avait le sourire aux lèvres, heureuse d'avoir rendu service.
«- Merci », dit le lutin,« En vérité, toutes les deux, vous êtes de bonnes filles. Et pour cela, je veux vous en
remercier et offrir, à chacune de vous, un cadeau. Mais j'ai un problème car un des cadeaux est mieux que l'autre », poursuivit le farfadet tandis qu'il montrait deux caissettes. « Dans la plus
grande des caissettes, il y a cent monnaies d'or et dans la petite il y a cent épis. Et je ne peux pas choisir pour vous.
- Je le peux, moi... car la réponse est toute justifiée. », dit Naseerah, « Alors que ma sœur cadette était en
train de me sermonner, sans aucune raison, j'ai entendu tes appels. Sans attendre, je suis sortie et, comme Salamah ne voulait pas me suivre, je l'en ai obligée. C'est grâce à moi que nous avons
pu t'arracher du trou dans lequel tu étais tombé et te soustraire au grand danger que tu courrais. Pour cela, c'est moi qui choisirait, en premier, le cadeau. Et c'est justice qui me sera
rendue.
- Alors, choisit une caissette », lui répondit le lutin.
Gorgée d'envie et de désir, Naseerah s'accapara la grande caissette, et, celle-ci à peine ouverte, elle lança un
cri de joie en découvrant les cent pièces d'or.
« - Avec cet argent j'achèterai la robe la plus belle et la plus chère du ksour et quand le maître du ksar me
verra si bien vêtue, me reconnaissant comme la plus belle des filles, il se mariera avec moi », s'exclama-t-elle
Alors le lutin offrit la petite caissette contenant les cent épis, à Salamah qui, radieuse du cadeau reçu, dit
:
« - Je vais me dépêcher de préparer la terre et cet après-midi je les sèmerai. »
Et Salamah, s'équipant d'une bêche et d'un râteau, sa petite caissette sous le bras, se dirigea vers ses champs
afin de retourner la terre et, ainsi, de l'ensemencer sans retard.
Par contre Naseerah, pressée d'acquérir la plus belle des robes Haute Couture, était déjà arrivée, sur la place
du marché, au cœur du Ksar Oulad Aïcha. Elle s'extasiait, dans le magasin de vêtements, devant des voiles dorés et incrustés de pierres, et des caftans, une tenue idéale en toute circonstance,
parés d'organdi, de soie, de dentelles, de broderies, de brand de bourg et de fil d’or, de véritables ravissements.
Après de longues heures d'hésitations et de multiples essayages, son choix définitif s'était porté sur deux
takchitas, l'une en satin brodé argent, avec voile et hijab, et l'autre en tissus précieux, satin et brocards, fente sur le côté et fleur noire brodée sur le buste, les plus jolies, sans aucun
doute, pour plaire au maître du ksar.
Le commerçant, les ayant soigneusement pliées, avait déjà emballé les précieux achats. Naseerah s'apprêtait à en
régler, elle fille d'un paysan peu fortuné de son vivant, leur prix exorbitant.
Mais elle possédait une cassette contenant cent pièces de monnaie d'or, une véritable fortune qui lui aurait
permis, s'il elle en avait eu le souhait, de remplir sa garde robe.
Alors, avec mille précautions, prenant des airs alambiqués, elle daigna ouvrir son précieux coffret. Quelle ne
fut sa surprise et sa grande déception! Comme par magie, les cent monnaies d'or s'étaient transformées en cent rondelles de bois.
Prise de colère et couverte de déshonneur, les yeux exorbités et les lèvres écumantes, elle jeta, avec une
violence inouïe, la caissette sur la tête du commerçant. Tout en insultant et en invectivant le pauvre homme qui n'était strictement pour rien dans la triste mésaventure, Naseerah sortit du
magasin en claquant et faisant voler en éclat la malheureuse porte.
Elle vit le lutin, installé à la terrasse d'un café, buvant un thé à la menthe. Vraie mégère, elle courut vers
lui et lui lança:
« - Tu es un exécrable lutin puisque tu n'as pas hésité, un seul instant, à me tromper.
- Moi, je ne t'ai pas trompée. », rectifia le lutin, « Je t'ai seulement laissée choisir ce que tu méritais. Tu
m'as menti et tu le sais. En effet, tu n'as jamais entendu mes cris mais ta sœur, elle, les a entendus et elle est venue à mon secours. Ton avarice t'a laissée sans argent. Et s'il est une
personne indélicate à qui t'en prendre, il n'en existe qu'une: Toi. »
Le lendemain matin, comme tous les jours que Dieu faisait, Salamah était partie pour ses champs. A sa grande
surprise, les cent épis qu'elle avait mis en terre la veille, s'étaient transformés en cent arbres auxquels pendaient des myriades de fruits d'or. Et, ne pensant qu'au bonheur qu'elle pouvait
offrir aux autres, plus pauvres qu'elle, elle s'interrogea sur la manière dont elle pourrait s'y prendre:
« - Qu'est-ce que je vais pouvoir faire avec tous ces fruits d'or? En ai-je, moi-même, besoin? Je ne le pense
pas. C'est vrai, je vis chichement, mais je vis heureuse, avec le produit des ventes de mes récoltes sur le marché, tous les jours que Dieu fait. Alors, je les donnerai aux pauvres parce qu'ils
ont besoin, plus que de moi, d'un petit pécule et d'une petite maisonnette pour faire vivre modestement leurs familles et, surtout, pour survivre. »
L'après-midi même, Salamah cueillit les fruits dorés et, se refusant d'en garder un seul pour elle, un panier
sous le bras, elle courut les ksours, les distribuant aux pauvres qui, tous, la remerciaient pour sa bonté et sa générosité. Et chaque jour, la récolte s'avérant toujours plus important et plus
précieuse, elle agissait de même.
La prospérité de l'oasis se propageant dans les campagnes environnantes, le maître du ksar, de la descendance en
ligne directe des Alaouites qui régnèrent sur Sijilmassa et Talifalet dès l'an 140 de l'Hégire, s'enquit de savoir d'où celle-ci pouvait provenir Et bien vite on lui apprit qu'une jeune
orpheline, répondant au doux nom de Salamah, fille d'un modeste paysan décédé, en était à l'origine.
« - Maître, Salamah habite au Ksar Oulad Aïcha. Elle n'est pas très riche mais elle possède quelques arpents de
terre qu'elle cultive avec amour et passion. On dit qu'elle a sauvé un lutin qui était tombé dans une cavité profonde. Pour l'en remercier, le génie lui avait offert cent épis qu'elle avait vite
mis en terre. Depuis, ces épis ont grandi et sont devenus des arbres qui produisent des fruits dorés que la jeune orpheline, généreuse, distribue aux pauvres, dans toute la contrée de l'oasis de
Talifalet, de votre possession.
- Qu'on aille la faire chercher et qu'elle soit amenée, sans qu'aucun mal ne lui soit fait, dans ma kasbah. Une
âme aussi bonne, brave, charitable, bienfaisante, bienveillante et altruiste mérite toute ma reconnaissance. Et je la veux pour femme.
- Bien maître, nous ferons selon vos désirs. »
Et depuis ce jour là, un jour béni de Dieu, le bonheur avait régné dans la vie de Salamah.
Proposé par Catalan