Publié le 13 Septembre 2012

Un jour, un meunier et sa femme étaient allés à la noce. Leur fille, restée seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir coucher avec elle. Pendant qu'elles disaient leurs prières, la cousine aperçut deux hommes sous le lit. « Tiens ! » pensa-t-elle, « ma cousine vient me chercher pour coucher avec elle, et il y a quelqu'un sous son lit. » Puis elle dit tout haut : « Ma cousine, je vais aller mettre ma chemise, que j'ai oubliée chez nous. - Je peux bien vous en prêter une des miennes. - Merci, ma cousine ; je n'aime pas à mettre les chemises des autres. - Revenez donc bientôt. - Oui, ma cousine. »
La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant pas revenir, elle se décida ˆ se coucher. Tout à coup les deux voleurs sortirent de dessous le lit en criant : « La bourse ou la vie ! - Nous n'avons point d'argent », dit la jeune fille, « mais nous avons du grain : prenez-en autant que vous voudrez. » Ils montèrent au grenier. Comme il n'y avait pas de cordes aux sacs, la jeune fille leur dit d'aller au jardin chercher de l'osier pour les lier, et, quand ils furent sortis, elle ferma la porte.
Les voleurs avaient une main de gloire, mais la jeune fille ayant eu soin de pousser le verrou, ils ne purent rentrer. « Ouvrez-nous », lui crièrent-ils. - Passez-moi d'abord votre main de gloire par la chatière. « L'un des voleurs la passa, et, tandis qu'il avait la main sous la porte, la jeune fille la lui coupa d'un coup de hache. Aussitôt les deux compagnons prirent la fuite.
Au point du jour, on entendit le violon : c'était les gens de la noce qui revenaient. Le meunier et sa femme étant rentrés au logis, la jeune fille ne leur dit rien de ce qui lui était arrivé.
Quelque temps après, le voleur dont la main avait été coupée se présenta pour demander la jeune fille en mariage. Il s'était fait faire une main de bois, qu'il avait soin de tenir toujours gantée ; il se disait le fils de M. Bertrand, qui était un homme considéré dans le pays : aussi les parents de la jeune fille furent-ils très flattés de sa demande.
Le voleur dit un jour à la jeune fille : « Venez donc voir mon beau château au coin du petit bois. - J'irai ce soir », répondit-elle, mais elle resta à la maison. Quand le voleur revint, il lui dit : « Vous n'êtes pas venue au château ; vous m'avez manqué de parole. - Que voulez-vous ? » répondit-elle, « je n'ai pu y aller ; j'irai demain... Mais pourquoi portez-vous toujours un gant ? - C'est que je me suis fait mal à la main », dit le voleur.
Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher et un laquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'apparence misérable. « Voilà », dit-elle, Ç une triste maison. Restez ici, mon cocher, mon laquais ; je vais voir ce que c'est. « Elle alla donc seule vers la maison et aperçut en y entrant sa cousine, que le voleur égorgeait. « Pour Dieu ! pour Dieu ! » criait-elle, Ç laissez-moi la vie ! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes. - Non, non ! qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres ! « La fille du meunier, qui était entrée sans être remarquée, se hâta de sortir en emportant le bras de sa cousine que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une trentaine de gens ivres, mais personne ne la vit.
Mon cocher, mon laquais », dit la jeune fille, « fuyons d'ici ; c'est un repaire de voleurs. » De retour au moulin, elle raconta ce qu'elle avait vu. Comme le prétendu devait venir le soir même, on appela les gendarmes, on les habilla en bourgeois et on les fit passer pour des amis de la maison.
En arrivant, le voleur dit ˆ la jeune fille : « Vous m'avez encore manqué de parole ; vous n'êtes pas venue voir mon château. - C'est que j'ai eu autre chose à faire », répondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui dit : « Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son histoire : mademoiselle, contez-nous donc quelque chose. - Je ne sais rien », dit-elle, « contez vous-même. - Mademoiselle, à vous l'honneur de commencer. - Eh bien ! je vais vous raconter un rêve que j'ai fait. Tous songes sont mensonges ; mon bon ami, vous ne vous en fâcherez pas. - Non, mademoiselle. »
« Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre château. J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du petit bois, je vis une maison d'apparence misérable. Je dis alors à mon cocher et ˆ mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison. J'aperçus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges ; mon bon ami, ne vous en fâchez pas. - Non, mademoiselle. - " Pour Dieu ! pour Dieu ! " « criait-elle, " laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes. - Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres !" Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine. »
Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit à mort, ainsi que toute sa bande.


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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012

Au moyen-âge l'empereur Charlemagne adorait la chasse. Il chassait dans les environs de Thionville avec sa meute de 683 chiens. Quand il retournait à Aix-la-Chapelle, les chiens restaient à Thionville.

Les chiens étaient couverts de puces et se grattaient sans arrêt. Bien à l'abri dans les longs poils, les puces se multiplièrent et envahirent la ville.

Tous les Thionvillois se grattaient à leur tour. La situation empirait tous les jours, alors les habitants décidèrent d'envoyer un missi dominici à Charlemagne pour lui raconter ce qui se passait.

Une puce s'était agrippée à l'envoyé et dès qu'il fut reçu par l'empereur, elle sauta sur son nez et le piqua. Charlemagne cria et comprit le problème. Cependant il ne pouvait pas tuer sa meute. Il décida alors de faire construire une tour haute, trapue, énorme et hermétique pour enfermer les chiens.


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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012



C'était il y a très très longtemps, bien avant que l'arrière grand-mère du Kristkind soit allée chercher sa grand-mère au Rocher des Poupons de Bethléem.

Il y avait déjà des hautes pierres dans la région du Salm et du Ban de la Roche. Certaines étaient hautes au sens figuré, parce qu'elles étaient habitées par des dieux. Et d'autres étaient hautes au sens propre parce qu'elles avaient été dressées. En Bretagne, on les aurait appelées des menhirs, mais, dans les Vosges, on les appelait simplement des Hautes Pierres. Et là, les choses deviennent très mystérieuses, car qui dit pierre dressée dit des hommes pour la dresser. Ce qui veut dire qu'il y avait des hommes dans la région au temps des mégalithes. Ce qui est très surprenant, car à l'époque, la terre était bien moins peuplée que maintenant. Les hommes n'allaient pas s'installer dans les mauvaises terres, rien ne les y obligeait.

Alors, qu'est-ce qui a attiré les hommes dans la région à l'époque préhistorique ? Pas les possibilités agricoles à coup sur ! Etaient-ce déjà les richesses minières ?

Bon, je cesse de m'aventurer sur le terrain humain, car on ne peut faire, pour ces hautes époques, que des hypothèses. Mieux vaut nous borner aux faits bien solides, et nous contenter de parler des Dieux, et plus précisément du Dieu des Hautes Pierres.

Tout ce qui est bon dans la vallée de la Bruche vient des pierres. Ce serait trop long de toutes les citer. Il y a, bien sur, le Rocher des Poupons à Belmont. La Bonne Pierre, à Vaquenoux. La Haute Pierre au dessus de Moyenmoutier. La Roche Mère Henri au dessus de Senones. Plus celles dont on a cru devoir mutiler le nom, remplaçant le mot "Haute" par des bizarreries du genre "Chaude" ou Chatte" : les Chaudes Roches au dessus de Raon sur Plaine ; la Chatte Pendue au dessus de Salm ; les Pierres-Chattes au Ban de la Roche (on les connaît indirectement par l'esprit qui leur est associé, le Diadelé des Pierres-Chattes).

Cette déformation du mot "haute" est d'origine "savante" (si l'on peut dire), en tout cas écrite : les transformations du mot s'observent de manuscrit en manuscrit ; elles n'ont rien à voir avec du patois. Si "haute" se disait "chatte" en patois welsche, cela se saurait. J'estime, pour ma part, que cette déformation ridicule et sacrilège provient de l'époque où l'Eglise pourchassait les anciens dieux. Je continuerai donc de parler de Hautes Pierres et non de Pierres-Chattes, car je ne les ai jamais entendues miauler ; de même, je parlerai, bien respectueusement, comme il convient, du Dieu des Hautes Pierres et non du Diadelé des Pierres Chattes, car un Diadelé, c'est un Diable. Or, nul n'a réussi, pas même au temps des procès de sorcellerie, à trouver quelque élément que ce soit, même calomnieux, même déformé, pour imputer la moindre méchanceté à ce prétendu diable.


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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012

La fois là, au temps où la terre de Salm ne s'appelait pas encore la terre de Salm, les Bonnes Pierres de Bethléem donnèrent un enfant merveilleux à une vierge nommée Marie.

Comme elle était sans toit et sur le point d'accoucher, les Bonnes Pierres s'ouvrirent, comme elles savent le faire quand elles veulent, formant une grotte où l'enfant put venir au monde. C'était un enfant divin et même plus : c'était Dieu lui-même. Non pas qu'il ait abandonné sa demeure du ciel et la direction de l'univers, bien sur, mais, comme c'était Dieu, c'était rien pour lui de se dédoubler en deux personnes, le Père et le Fils.

Or, le Roi Sauvage de la contrée l'apprit, et il craignit que l'enfant-Dieu ne voulût devenir roi à sa place. Il convoqua donc tous ses soldats et leur ordonna de massacrer tous les petits garçons du pays sans en oublier aucun.

La pauvre Marie n'avait plus qu'à se sauver avec son poupon, qui s'appelait Jésus.

S'étant perdue, elle arriva dans les environs de Vipucelle, qui ne s'appelait pas encore Vipucelle. Les belles forêts vosgiennes l'effrayaient et, en même temps, la rassuraient. Quel soldat viendrait la chercher ici ? A cette époque, les grands de l'Empire ne savaient même pas que ce pays existait.

Remerciant les Bonnes Pierres, elle s'apprêtait à installer ici sa demeure, quand elle entendit comme une musique dans le lointain.

Or, la musique, c'est bien beau, mais souvent, cela annonce un seigneur en déplacement, une meute en train de chasser, et toutes sortes de choses menaçantes pour le petit monde, dont Marie faisait partie. La musique des cors redoubla d'intensité, paraissant plus proche. Marie murmura à son poupon : "Ça me schmecke mie !". Puis elle le souleva et reprit sa route.

La musique devenait de plus en plus distincte, et des aboiements de chiens commençaient à s'y mêler. C'était la chasse du Roi Sauvage, et elle savait fort bien ce qu'elle chassait, à savoir Marie et le petit Jésus.

La pauvre femme se mit à courir, aussi vite qu'elle le pouvait, malgré les pentes et les broussailles, mais certes, elle n'allait pas aussi vite que des hommes à cheval et leurs chiens, qui se rapprochaient sans cesse.

Sa course la mena jusqu'aux abords de Grandfontaine. Les pierres qui habitent là parlent d'elle encore aujourd'hui, surtout celle que l'on appelle la Roche de la Marie des Bois.

Elle arriva enfin au bord du lac de la Maix complètement épuisée.

"Assieds toi un instant", lui dirent les bonnes pierres du lac. Et elles formèrent comme un petit siège de pierre que l'on put voir encore longtemps, et que l'on continuait de vénérer au temps de la Gargantine, une femme dont nous reparlerons.

Bien reposée, Marie put échapper à ses poursuivants, mais les autres petits garçons de la région furent tous tués, certains sans avoir reçu le baptême.

L'abbé de la région, plus méchant encore que les soldats du Roi Sauvage, décida qu'ils ne pourraient aller au paradis. Pas de baptême, pas de salut ! telle était la règle qu'il avait instituée et il ne s'en écartait pas. Que les petits innocents soient privés de leur part de paradis, c'était pour lui, bien peu de chose en comparaison de qui comptait vraiment à ses yeux, à savoir un respect sans exception possible des lois qu'il avait instituées, et qui réservaient le paradis aux enfants auxquels il avait apposé sa marque.

Cela, bien sur, les Hautes Pierres n'allaient pas le tolérer. Elles tinrent chapitre au Lac de la Maix pour délibérer du problème.

"Il me semble, dit d'Aînée des Pierres, que cela ne nous dérangerait guère de permettre que les petits innocents soient posés à notre sommet une seule nuit, le temps pour eux de recevoir le baptême des anges, qui vaut bien celui de l'abbé."

Les autres en convirent, et ainsi fut fait. Les pierres du Lac de la Maix devinrent des pierres à répit. On y exposait une nuit les petits cadavres, puis on les enterrait à proximité, au cimetière des Innocents.

Ainsi fit-on au cours des siècles, jusque presque à nos jours. Au dix-neuvième siècle encore, mon lointain cousin, Frédéric-Adrien Wiedemann, propriétaire de l'Hôtel des Deux Clés à Rothau, emmenait encore ses clients en excursion au Lac de la Maix et leur montrait les restes du cimetière des Innocents, que l'on pouvait encore voir à son époque.

Le petit Jésus grandit et fit des miracles. C'était un très grand saint, peut être plus puissant encore que Saint Matterne, Saint Hydulphe ou Sainte Odile.

Mais revenons à cette légende où la Sainte Vierge, épuisée par sa fuite, se repose au lac de la Maix.

Si nous la connaissons, c'est grâce à Jennon Villemin, dite la Gargantine, de Bazegney près de Dompierre. Arrêtée pour sorcellerie en 1625, elle la raconta lors de son procès.

C'était une brave femme qui soignait par les plantes. Oh ! elle n'était pas allée aux écoles, et ses connaissances en médecine étaient faibles (quoique pas forcément beaucoup plus faibles que celles des médecins officiels de son époque). Alors, elle se contentait de prescrire du vin rouge bouilli avec des herbes, du vin parfumé comme on l'aimait à son époque et comme en faisait dans toutes les maisons, à partir d'herbes que l'on connaissait et qui fournissaient à tous vitamines et sels minéraux sans empoisonner personne.

Elle y ajoutait une bonne dose de prières qu'elle adressait à la Vierge de la Maix.

Elle avait une grande dévotion pour cette sainte, et peut-être plus encore, quoiqu'un peu inconsciemment, pour les saintes pierres de la région. En effet, elle prescrivit un jour à une malade de faire bouillir cinq de ces cailloux avec le vin et les épices. Elle les avait pris "en la fontaine de ladite Vierge de Lamet, sur laquelle Elle se reposa un jour que les chiens la chassaient". Elle avait donc, pour se les procurer, parcouru 80 kilomètres à pied, de Dompierre au Lac de La Maix.

Et elle refit le trajet pour une autre patiente, à qui elle prescrivit de faire célébrer une messe, d'offrir un cierge et de faire coudre un couvre-chef et un surplis pour l'Enfant de la Vierge.

Tels sont les crimes pour lesquels elle fut emprisonnée à Mirecourt en 1625.

La Gargantine était-elle bonne chrétienne ? Dans l'intention, oui, à coup sur, mais, à la lire de près, c'est moins à la Vierge qu'aux Saintes Pierres qu'elle demande des miracles. Dans l'histoire que Jennon raconte au tribunal, la Sainte Vierge joue un rôle bien humble. Elle est le bénéficiaire du miracle et non son auteur.




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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012

Même si le hameau de Salm n'a jamais été une métropole, il importe de lui accorder le respect qui lui est du. Il se compose essentiellement des fermes du château et s'est développé autour de celui-ci. Certes, le château n'a jamais eu de rôle militaire majeur. Construit au Moyen-âge, il était déjà dépassé et ruiné à l'époque de la guerre de Trente Ans. Mais c'est quand même le château. Il est l'éponyme du pays, ce qui n'est pas rien, et les fermes qui lui survivent sont des fermes seigneuriales, ce qui est, pour une ferme, une sorte de titre de noblesse, et, pour le fermier, une source de dégrèvement fiscal. Alors, s'il te plait, cher lecteur, arrête d'insinuer que les maisons du village se comptent sur les doigts des deux mains. Je sais bien que tu ne me l'as pas dit, mais je t'entends le penser très fort.

Et puis, il y a le grand chêne centenaire, qui déploie son houppier majestueux. C'est un chêne sacré. D'ailleurs, aujourd'hui, toute la population des villages alentour se rassemble à son pied. C'est le dimanche qui suit celui de la Pentecôte, ou en d'autres termes le dimanche de la Trinité, et c'est dans des jours comme celui-ci qu'on se rend compte qu'il ne suffit pas à un bourg d'être grand (relativement), comme la Broque, ou riche (relativement) comme Framont, pour être une terre sacrée.

Salm n'a peut être que quelques maisons, mais c'est de là, et de nulle part ailleurs, que part le pèlerinage à Notre Dame de la Maix.

Voici donc tout le pays qui se rassemble au pied du chêne : voici les mineurs de Framont, voici les notables de Senones, et là, plus loin, les forestiers de partout, de Chatas, du Saulcy, de Luvigny, de Moussey, et j'en passe. Il y a même des gens extérieurs au pays, car le pèlerinage de la Maix, ce n'est pas chose banale.

Depuis Pâques déjà, nous sommes dans la moitié heureuse de l'année, celle des arbres verts, des fleurs, du soleil, des récoltes qui poussent.

Depuis le 23 avril fête de saint Georges, on sait qu'on est dans la moitié de l'année marquée par le travail, la production et la propriété privée. On a payé, à la Saint Georges, son bail au propriétaire terrien. On respecte les limites des propriétés, on prend garde à ne pas piétiner les champs des voisins et l'on attend d'eux la réciproque.

Il y a peu de jours, aux Rogations, le curé a béni les champs, et, puisqu'on est dans la moitié de l'année où la propriété est privée, chacun a veillé à ce que son champ ne reçoive pas un coup de goupillon de moins que le champ du voisin. La surveillance du curé aux Rogations est indispensable. Celui-ci, un moine, a ses pensées à Senones et ne s'intéresse à sa paroisse que d'assez loin. Il n'en touche pas la dîme, qui va à l'abbé. Mal nourri à la portion congrue, il estime parfois devoir un service paroissial proportionnel à son "salaire". La plupart du temps, les paroissiens s'en accommodent mais, le jour des Rogations, pas question de laisser Monsieur le Curé jouer les syndicalistes. C'est le seul jour de l'année où il fait un travail vraiment utile en guidant les prières et processions de la communauté pour de bonnes récoltes. Alors, il a intérêt à bosser !

Donc, chacun ayant veillé à ce qu'il ne manque pas une bénédiction sur son champ, on compte sur une bonne récolte. Enfin, plutôt, comme on est réaliste et qu'on ne demande pas l'impossible à Dieu, on compte surtout sur de bonnes prévisions météo : le temps qu'il fait à tel moment des Rogations est réputé annoncer celui qu'il fera pendant telle période de l'année.

Dans la moitié de l'année ouverte par Saint Georges, il n'est pas question de religion triste, de repentir, de cendres, de guenilles, de retour sur soi-même. C'est la fête. Il n'y a rien d'extraordinairement mystique à en dire, sinon que tout est propre et gai. Les maisons ont été nettoyées en grand, et même les tas de fumiers jouent les invisibles, camouflés qu'ils sont sous des branchages.

Feuilles et branches sont les vedettes du jour ; elles l'étaient déjà à la fête du Mai, et elles continueront de l'être pour la Fête Dieu (deuxième dimanche après Pentecôte). Les bouquets verts sont de toutes tailles. Il y a les petits, portatifs, que chacun tient à la main. Et il y a ceux que l'on a arrangés au bord de la route, véritables petites chapelles temporaires, garnis de rubans multicolores comme ceux qu'on porte aux mariages, et parfois même occupés par un bébé, ce qui fait de la fête une véritable Noël de printemps. Le cortège est joyeux, excité, criard pour les plus jeunes ; on tire des pétards, et les adolescents ne se cachent guère pour s'intéresser au sexe opposé.

Le seul qui n'est pas très content, c'est le curé. Il trouve que les pèlerins manquent de piété, et il n'a pas forcément tort.

Voici la joyeuse bande qui arrive à l'ermitage. C'est un petit ensemble de trois bâtiments, dont la chapelle et l'habitation de frère Claude Florentin, l'ermite. C'est le plus gai de tous, car aujourd'hui, il va augmenter ses maigres revenus. Heureux propriétaire de trente et une bouteilles de verre et de quarante six gobelets, l'homme de Dieu, aujourd'hui, est d'abord le tenancier de la buvette. Arrivés à l'avance, musiciens et montreurs d'ours occupent déjà le terrain, et comme chaque année, ce n'est pas une mince affaire, pour le curé, que de faire entrer ses paroissiens dans l'église. Bien sur, à l'époque, le paroissien de base est obéissant, mais il est clair que chacun anticipe de toute la force de son âme le Ite missa est qui le délivrera de la corvée du jour et lui ouvrira les portes dorées de la fête.

Pour ce qui est du thème du sermon, on le connaît à l'avance.

Comme chaque année, le curé raconte comment, autrefois, il y avait un village à l'emplacement du lac. Un matin, le diable vint, déguisé en musicien. Chacun se mit à danser, sans prendre garde à l'heure de la messe. En vain la cloche de l'église sonna-t-elle un coup, puis deux, puis trois : les villageois n'avaient d'oreilles que pour le musicien. Alors, Dieu se fâcha. Le sol se déroba sous les pas des danseurs, engloutissant le village et ses habitants. Depuis, il y a un lac à la place. Au fond, les habitants sont condamnés à danser jusqu'au jour du jugement dernier, cependant que la cloche de leur église, engloutie avec le reste du village, continue de sonner sans qu'ils l'entendent.

Ite missa est ! Enfin !

Ayant assisté à la messe, les pèlerins n'ont pas à craindre le sort des malheureux condamnés à danser là en dessous. Leur esprit n'en est que plus libre pour s'adonner à ce qui fait le fond de la fête de la Trinité : bon repas, danse, pétards, drague, et toutes les attractions de ce qui est en fait une fête foraine. De temps en temps, les plus curieux se baissent pour coller leur oreille au sol, et là les supputations vont bon train. Est-ce que l'on entend le violon du musicien diabolique ? Est-ce que l'on entend la cloche de l'Eglise ? Certains vous jurent que oui.

Même les Hapolahs, les austères protestants du Ban de la Roche voisin, s'amusent ce jour là. Bien sur, ils n'appellent pas cela la Trinité, ils appellent cela le retour de la Pentecôte. Car, comme toutes les fêtes de la belle saison dans la région, la Pentecôte dure le Dimanche, le lundi et le Dimanche d'après, que l'on appelle le retour de la fête. Le programme est le même qu'en terre catholique : après le culte, inévitable le Dimanche, place à la fête !

Le cœur de l'été sera occupé par le travail, et les fêtes s'y feront discrètes. D'une façon générale, le partage binaire de l'année, si caractéristique de la région, s'intéresse aux équinoxes (printemps et automne) plus qu'aux solstices (hiver et été). Les fêtes de la saint Jean (solstice d'été) sont discrètes et même souvent inexistantes.

Puis, selon l'habituel rythme binaire qui tend à donner à chaque fête son pendant à l'autre bout de l'année, la fin des récoltes verra des réjouissances peu différentes de celles du printemps.

Elles n'ont pas de nom général, ont dit : "la fête du village" ou "la fête patronale" (fête de Rothau au Ban de la Roche protestant ; dates diverses dans les villages catholiques). Elles constituent une sorte de Pentecôte-Trinité d'automne. Même calendrier : Dimanche, lundi et Dimanche suivant. Même programme : messe ou culte (le Dimanche, on ne voit guère le moyen d'y échapper), puis les choses sérieuses : repas et fête foraine.

La fête de la "Pentecôte d'automne" est, comme on l'a vu, variable à l'intérieur d'une plage de temps correspondant à l’après-récolte et à l'avant-frimas. On est autour de la saint Michel (29 septembre) qui ouvre la période d'automne et d'hiver. Comme son symétrique Saint Georges, Saint Michel est un saint guerrier, assez autoritaire, qui veille à ce qu'on n'empiète pas sur sa moitié d'année. A la saint Michel (ou à la fête du village qui lui correspond approximativement) , on finit de payer le berger communal ; les bêtes sont à l'étable ; la récolte doit être rentrée ; la propriété privée est abolie pour six mois, et chacun le fait savoir en poussant sa brouette de fumier selon le trajet le plus pratique, sans se soucier des limites des champs ; les récoltes sont rentrées, alors, on est prié de ne pas jouer les mauvais coucheurs et de ne pas exiger, de ses voisins, des détours qui n'ont aucune raison d'être.

Comme on vient de le voir, le changement de régime, assez autoritaire, a lieu à une date qui varie selon les villages à l'intérieur d'une plage de temps assez large. C'est donc le moment d'affirmer son identité en choisissant sa date dans les limites du possible. Les anabaptistes du Salm s'alignent sur la fête de Rothau et non sur celle des villages catholiques où ils habitent. Ce n'est pas neutre.

Parmi les éléments traditionnels de la fête d'automne, il ne faut pas oublier les bagarres entre jeunes gens de différents villages, qui sont une partie obligée de la fête et revêtent quasiment un caractère rituel.

Après la saint Michel, viennent les fêtes de l'hiver, plus graves et plus mystiques.



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Rédigé par orange8454

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