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Publié le 13 Septembre 2012

Parmi les majestueuses montagnes de Kabylie vivait autrefois un charbonnier pauvre et démuni. Il était père de sept filles et peinait beaucoup pour nourrir sa nombreuse famille.

Tous les matins, il se rendait dans la forêt et travaillait avec acharnement. Le soir, à son retour, l'homme était tout noir de charbon. Ses filles avaient honte de sa condition et s'en désintéressaient complètement. Elles passaient le plus clair de leur temps à s'occuper de leurs toilettes. Elles aimaient se farder et jouer aux bourgeoises.

Thassadith, la cadette des filles, était très différente. Elle s'occupait des tâches ménagères et prenait soin de son malheureux père. Volontaire et généreuse, elle se montrait toujours indulgente vis-à-vis de la paresse et de l'indifférence de ses sœurs, essayant constamment de réparer leurs erreurs et de combler leurs désirs. Cette fille était également d'une remarquable beauté et d'une formidable sagesse. En outre, elle excellait dans l'art de parler. Son éloquence et la finesse de son esprit étaient reconnues de tous. Dans tout le village, on la citait en exemple. Au fur et à mesure que la jeune fille mûrissait, elle montrait un comportement digne des plus grands sages et philosophes.

Si bien que sa merveilleuse réputation atteignit le palais du roi Plaisantin. Ce monarque se passionnait uniquement pour les énigmes, les satires et les bouffonneries. Sa cour regorgeait de farceurs et de conteurs. Il organisait régulièrement des tournois à ce propos. Quand ce roi, fantasque et excessif, entendit parler des talents surprenants de la jeune Thassadith, il eut envie de la connaître et de la mettre à l'épreuve.

Il convoqua alors le pauvre charbonnier. Celui-ci trembla de peur, connaissant la tyrannie de l'homme. Il se rendit au palais, priant le ciel de lui venir en aide. Le roi s'adressa au charbonnier :

« J'ai entendu dire que ta petite dernière a le don de résoudre n'importe quelle énigme. Serait-elle aussi forte qu'on le prétend ?
- Ô noble seigneur ! Il me semble que ce que l'on dit au sujet de ma fille est quelque peu exagéré. Je suis votre modeste serviteur et ferai tout ce que vous demanderez, répondit le charbonnier, effrayé par le regard pénétrant du souverain. - Eh bien, je veux que tu rapportes à ta fille l'énigme suivante : je possède un arbre qui a douze branches. Chaque branche se décompose en trente rameaux, précisa le roi. Si ta fille arrive à deviner de quoi il s'agit, elle sera récompensée. Si par malheur elle échouait, je vous trancherai la tête à tous les deux ! Tu as une semaine pour me fournir une réponse ! ».

Le charbonnier quitta le palais complètement abattu ne sachant comment aborder sa fille. Il la croyait en effet incapable de trouver la réponse à l'énigme du roi. Quand Thassadith remarqua la grise mine qu'affichait son père, elle soupçonna des ennuis. Elle l'interrogea : « Confie-toi, père ! Dis-moi ce qui te tourmente ! Je te vois triste et pensif. » Le charbonnier confia à sa fille les raisons de son souci. La jeune fille sourit et dissipa ses craintes : « Ce n'est pas difficile, père. Je crois que le roi veut parler de l'année. Les douze branches étant les douze mois de l'année et les trente rameaux les trente jours du mois. » Le charbonnier estima la réponse trop évidente et dit à sa fille, d'une voix sceptique : « Si le roi s'est donné tant de mal, c'est sans doute que la réponse à l'énigme doit être bien plus ardue.
- Crois-moi, père ! C'est la réponse qu'il faut donner au roi. »

L
e jour fatidique arriva et le charbonnier se rendit auprès du roi, le cœur serré et en proie au doute. N'ayant point d'autre réponse que celle trouvée par sa fille cadette, il la lui livra. Le roi s'exclama : « Bon ! Bon ! Voici que ta tête et celle de ta fille sont épargnées ! Pour te témoigner ma satisfaction, je te demande la main de cette fille à l'esprit si fin. »

Perplexe, le charbonnier n'en crut pas ses oreilles. Il hésita un peu et finit par lui avouer ses craintes : « Sire, ma fille est bien trop jeune et trop humble pour toi. Comment un roi aussi puissant que tu es daignera-t-il regarder la fille d'un misérable charbonnier comme moi ? » Déterminé et impatient, le roi décréta : « C'est décidé, je la veux ! Dans douze mois, j'enverrai à ma fiancée les offrandes du mariage. Tâche de préparer ta fille à cet événement. »

Le charbonnier, encore sous l'effet de la surprise, rassembla difficilement ses forces pour rentrer chez lui. Il ignorait de quelle manière prendre la chose. Fallait-il se réjouir de la nouvelle ou bien s'en inquiéter ? La fantaisie du roi, ses désirs extravagants et son humeur lunatique étaient bien connus de tous. Thassadith, assez étonnée par la nouvelle, considéra malgré tout sérieusement la proposition du roi et, peu à peu, se prépara à devenir l'épouse de cet homme si singulier. Les douze mois fixés s'écoulèrent. Le charbonnier attendit avec impatience et anxiété à la fois les messagers du roi. Il fit de son mieux pour les recevoir dignement.

La modeste demeure vit arriver dix-sept serviteurs, chargés de somptueux présents destinés à la fiancée. Celle-ci fut ravie par la magnificence des cadeaux envoyés par le roi. Elle fit montre d'une grande hospitalité et su se rendre agréable à ses invités. Ces derniers ne cessaient de l'observer ainsi que leur roi le leur avait ordonné.

Or, durant leur périple, les serviteurs, jaloux de la fiancée et estimant qu'elle ne méritait pas toutes les largesses du roi, s'étaient emparés d'une partie des présents. Intuitive, la fine Thassadith le devina. Néanmoins, elle les reçut honorablement et feignit de ne rien remarquer de leurs fâcheux agissements. Elle les pria de goûter à son thé.

Autour de la table, l'un des émissaires du monarque demanda à la jeune fille : « Où est donc passé ton père ?
- Il est allé mettre de l'eau dans l'eau ! répondit-elle.
- Et ta mère, où est-elle ? demanda-t-il encore.
- Elle est partie voir ce qu'elle n'a jamais vu ! répondit Thassadith. » Aucun des hommes du roi ne comprit quoi que ce fût aux propos de la jeune fille. Ils leur semblèrent même sarcastiques et méprisants. Cependant, ils ne dirent rien.


Bientôt, la famille fut au complet. Thassadith décida de servir le dîner qu'elle avait soigneusement préparé. Elle présenta un succulent couscous au poulet. Elle coupa avec une remarquable délicatesse les morceaux de viande et les distribua soigneusement : elle offrit à son père la tête du poulet et quelques morceaux de la poitrine. A sa mère elle donna le dos et partagea le reste de poitrine entre ses deux frères. Ses sœurs reçurent les ailes, quant aux serviteurs, elle leur offrit les pattes. Elle partagea le reste des poulets de la même manière. Les invités échangèrent des regards étonnés mais se gardèrent bien de tout commentaire. Tous passèrent une bonne soirée.

Quand ils furent sur le point de quitter la maison de la fiancée, cette dernière s'adressa à eux : « Remerciez de ma part votre généreux maître et présentez-lui mes respects. Je vous charge aussi de lui dire exactement ceci : il manque du duvet à la perdrix, de l'eau à la mer et des étoiles au ciel. »

Le roi attendit ses messagers avec impatience. Quand ceux-ci furent auprès de lui, il leur demanda de lui narrer tous les détails, de lui raconter et de lui décrire les faits et gestes de sa fiancée, ainsi que tout ce qu'elle avait pu dire. L'un des serviteurs s'avança et relata : « Sire, ta fiancée nous a bien reçus, mais nous n'avons rien compris à ce qu'elle nous a dit. Elle ne parle que par énigmes !
- Justement ! fit le roi, rapportez-moi exactement ses paroles. » Les serviteurs firent le récit complet et détaillé de la visite. Aussitôt, le roi sermonna ses sujets : « Espèces d'idiots ! Ce n'est pourtant pas sorcier ! Quand elle vous dit que sa mère est partie voir ce qu'elle n'a jamais vu, cela signifie qu'elle est partie assister à un accouchement. Quant au père, il est allé dévier l'eau du courant pour activer la roue de son moulin et vous savez qu'une fois sortie du moulin, l'eau retourne vers le courant, expliqua le monarque non sans ridiculiser ses messagers.
- Et comment expliquer le partage des poulets, sire, osa demander l'un d'eux ?
- Son partage me paraît logique et équitable : au père revient la tête du poulet car il est le chef de famille ; à la mère revient le dos car elle est la charpente du foyer ; aux mâles de la famille, elle a réservé la poitrine, car ils constituent le rempart qui la protège des attaques extérieures ; aux sœurs, elle a remis les ailes car ce sont des filles et la coutume veut qu'un jour la fille quitte ses parents pour vivre chez son époux. Quant à vous, imbéciles, elle vous a offert les pattes, car c'est sur vos deux jambes que vous êtes allés la voir.
- Ce n'est pas tout ! fit l'un des domestiques. Avant de nous laisser partir, elle a ajouté ceci : « A la perdrix il manque du duvet, à la mer il manque de l'eau et au ciel il manque des étoiles. »

Le roi s'empourpra et s'écria : « Soyez maudits ! Qu'avez-vous fait de mes offrandes, misérables ? »

Les valets s'empressèrent de répondre : « Nous les avons remis à votre fiancée, comme convenu.
- Vous avez osé me voler, petites vermines ! Si ma fiancée dit qu'il manque du duvet à la perdrix, cela veut dire que vous avez dérobé des étoffes d'or. Elle dit aussi qu'il manque de l'eau à la mer, c'est que vous avez également pris du parfum. Pire encore, vous vous êtes permis de toucher aux émaux des bijoux, sinon il ne manquerait pas d'étoiles au ciel. Vous voilà démasqués ! »


Les serviteurs se jetèrent immédiatement aux pieds du roi, implorant son pardon. Celui-ci voulut leur infliger un châtiment exemplaire, mais se retint à la dernière minute pour éviter de choquer sa promise. Il se contenta de les prévenir : « Disparaissez de ma vue et que je ne vous reprenne plus en train de voler, sinon je vous couperai les mains ! »

Quelques jours s'écoulèrent et vint le moment de célébrer le mariage du roi. Le royaume entier était en liesse. On favorisa les réjouissances et on offrit à boire et à manger à tous. Les poètes, les conteurs, les magiciens, les danseurs et les musiciens égayèrent les sept prestigieuses nuits de noces que réserva le roi à sa dulcinée.

Quand Thassadith arriva dans sa demeure royale, parée de ses ornements chatoyants, parfumée de rose et de jasmin, la démarche aussi gracieuse que celle d'une perdrix, le roi en fut tout ébloui et eut du mal à croire qu'il s'agissait de la fille du pauvre charbonnier. Il proposa d'ailleurs à ce dernier d'améliorer sa condition, tant il était fier de la fille qu'il lui donnait en mariage.

Confortablement installée, Thassadith resplendissait de mille éclats. Le charme de sa compagnie attirait tout le monde et son éloquence enchantait tous les esprits. On ne jurait plus que par son nom. Le roi, bien qu'amoureux de sa jeune épouse, resta fidèle à sa passion. Il était toujours aussi féru de plaisanteries et de bonnes histoires. Il avait gardé l'habitude de faire une partie d'échecs avant de s'endormir. Mais personne ne réussissait à le battre. Il finit par se lasser de gagner. Un jour, il invita son épouse à jouer contre lui. Celle-ci eut le pressentiment qu'elle le vaincrait. De peur de le froisser, elle le pria de renoncer à son idée. Le roi devina la raison de son refus. Vexé et blessé dans son orgueil, il devint véhément et la menaça : « Si un jour par malheur ton esprit venait à battre le mien, je te répudierais. L'homme doit demeurer le plus fort. Souviens-toi bien de cela ! » Thassadith, qui aimait tellement son mari, n'osa pas lui livrer le fond de sa pensée. Elle feignit de vouloir jouer avec lui et le laissa gagner afin d'éviter sa colère. L'incident fut clos et la jeune reine apprit à ruser pour éviter au roi tout objet de mécontentement.

Un soir, la reine installée sur sa terrasse profitait de la petite brise parfumée aux senteurs des innombrables et magnifiques fleurs de ses vergers, quand elle surprit l'écho d'une conversation entre deux inconnus. L'un faisait à l'autre le récit de sa mésaventure :

« Depuis mon arrivée dans ce pays, mes ennuis n'ont pas cessé. J'ai eu confiance en un homme, il m'a volé mon poulain. J'ai demandé justice au roi, il s'est empressé de me traiter de voleur. L'homme a réussi à convaincre le roi que mon poulain était l'enfant de sa mule. J'ai même dû lui verser une amende !
- Mon pauvre ami, quelle injustice ! S’apitoya l'autre homme. »


Du haut de sa terrasse, la reine entendit l'histoire et fut prise de compassion pour l'étranger. Elle fut indignée de ce qui lui était arrivé. Tant et si bien qu'elle s'adressa à lui, malgré l'interdiction formelle du roi de se montrer ou de parler à ses sujets. Elle le réconforta : « Tout n'est pas perdu brave homme ! » Surpris, les deux hommes levèrent les yeux mais ne virent personne. La reine ajouta : « Il n'est pas nécessaire de me voir. L'important est que justice soit faite. Alors faites ce que je dirai. » L'étranger ne sut toujours pas quelle était la voix qui lui parlait, mais il la trouva si réconfortante qu'il lui demanda : « Comment espérer justice alors que mon procès a déjà pris fin et que le verdict a été rendu ?
- Le roi s'est trompé, expliqua la reine, et tu n'as pas assez défendu ta cause. Je sais ce qu'il faut faire pour y remédier. »


Le lendemain, l'étranger demanda de nouveau audience au roi. Excédé, le souverain le menaça de lui trancher la tête s'il n'avait pas de bonnes raisons pour le déranger. Comme la reine le lui avait recommandé, l'homme expliqua : « Ce n'est pas pour l'affaire d'hier que je suis là, sire. Voilà ce dont il s'agit. J'ai planté un carré de fèves près de la rivière. Au moment où je m'apprêtais à en faire la récolte, des poissons ont surgi de l'eau et ont tout mangé. » Furieux et caustique, le roi grogna : « Misérable créature ! On ne t'a donc jamais dit que le jour où les poissons sortiront de l'eau pour se nourrir ce sera la fin du monde ?
- Naturellement, sire, je le sais bien, répondit doucement le plaignant. Mais l'on raconte aussi que le jour où la mule mettra bas un poulain, ce sera la fin du monde ! » Le roi se tut un instant, appréciant la sagesse de l'étranger. Cette fois il le crut et lui demanda : « Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de cela hier, lors de ton procès ?
- C'est que, répondit l'homme, je ne m'en suis rendu compte que cette nuit. »  


Le roi rendit justice et l'étranger repartit satisfait. Malheureusement, le souverain reconnut là la finesse d'un esprit qu'il admirait beaucoup, celui de son épouse. Il en déduisit que c'était elle qui avait conseillé le plaignant. En outre, il connaissait son penchant incontrôlable pour la justice. Désapprouvant le fait qu'elle lui eut désobéi, il entra dans une colère noire et se rendit dans ses appartements. Le regard froid et menaçant, il lui lança :

« Comment as-tu osé outrepasser mes ordres et violer mes interdictions ? Rappelle-toi, je t'avais prévenue que si un jour ton esprit venait à faire de l'ombre au mien, je te chasserais de ma vie. Alors, prends ce que tu as de plus cher et va-t-en d'ici au plus vite !
- Bien ! fit la reine, après tout je l'ai mérité car je n'ai pas respecté ta parole. J'accepte donc ton châtiment. Mais sire, je te sais généreux et clément. Me permettras-tu une dernière faveur ?
- Si c'est la dernière, oui ! » De sa voix douce et charmeuse Thassadith lui murmura : « Honore-moi, seigneur, de ta présence au dîner de ce soir, puisque c'est le dernier que je prendrai dans ce palais. Veux-tu m'offrir cet agréable souvenir en cadeau d'adieu ?
- Bon ! céda le roi. Je viendrai, mais je ne m'attarderai pas ! »

Le soir venu, la reine prépara un dîner savoureux. Elle décora ses appartements de mille et une fleurs suaves et fit brûler de l'encens de musc et de girofle. Elle se para de son plus beau costume de soirée et arrosa subtilement son corps d'un parfum exquis et enivrant. Quand le roi entra dans la pièce, il aperçut une telle aura se dégageant de sa femme qu'il en fut surpris. Elle l'installa confortablement et lui servit des breuvages divins. Le souverain prit tant de plaisir à être en sa compagnie qu'il ne tarda pas à tomber dans l'ivresse la plus totale. La reine Thassadith attendit de voir son époux endormi sous l'effet de l'alcool pour le mettre dans une malle. Elle prit ses affaires et quitta le palais, traînant son lourd fardeau. Elle marcha toute la nuit.

Au petit matin, la reine enfin rassurée s'arrêta pour se reposer. Exténuée, elle sombra dans un profond sommeil. Brusquement, le roi qui commençait à étouffer dans sa cachette, s'agita, donna des coups, ce qui fit sursauter la jeune femme. Elle souleva aussitôt le couvercle. Soulagé, le roi respira profondément, regarda autour de lui et l'interrogea d'une voix nerveuse et impatiente : « Où suis-je ? Et que fais-je ici avec toi ? Tendrement, la reine lui répondit : « Tu es avec ton épouse, sire ! Souviens-toi ! Hier, tu m'as chassée. Mais tu m'as autorisée à prendre ce que j'avais de plus cher. Et comme je n'ai rien de plus cher au monde que toi, j'ai quitté le palais en t'emmenant avec moi ! » Le roi ne sut quoi répondre. Il fut agréablement surpris par le tour que lui avait joué sa femme. Il comprit à quel point elle l'aimait. Il la serra alors dans ses bras et déposa sur son front un doux baiser. Puis, il s'approcha de son oreille et lui murmura : « Je sais à présent que ma vie n'aurait plus aucun sens sans toi ! » Dès lors, le souverain s'assagit et tempéra ses humeurs. Il n'hésita plus à demander conseil à son épouse. Il devint moins tyrannique et fit preuve d'une grande humilité.

Thassadith fit le bonheur de son bien-aimé mais aussi celui des siens et de tout son royaume.

Et dans ce pays-là, quand une fille naissait, on avait alors coutume de dire : « Que le Ciel t'offre la sagesse de Thassadith ! »



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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012

Les amis du hodja ne savaient qu’inventer pour l’obliger à leur offrir un bon dîner. Enfin ils font un pari.

 

- Tu passeras la nuit dehors sans te chauffer par aucun moyen, disent-ils. Si tu es capable de résister, nous t’offrirons un excellent repas. Mais si tu recules et si tu rentres à la maison, c’est toi qui devras nous inviter.

 

Marché conclu. Aussitôt le jour tombé notre homme s’installe dehors. Il fait bien un peu frisquet en cette nuit de printemps mais l’appât des choses délicieuses qui l’attendent le fait tenir jusqu’au matin. Dès que l’aube commence à poindre il rentre à la maison, tout grelottant mais fier de lui.

 

- J’ai gagné, dit-il, et l’eau lui vient déjà à la bouche. Mais les copains accourent.

 

- Eh ! Hodja ! tua s perdu ton pari, disent-ils.

 

- Comment cela, j’ai perdu ? Je suis resté jusqu’au matin.

 

- Certes, mais tu n’as pas tenu parole. Tu t’es chauffé. Le ciel était couvert d’étoiles qui te réchauffaient de tous leurs rayons.

 

- Les étoiles ?

 

- Bien sûr, les étoiles. Nous viendrons ce soir à la nuit, ne nous fais pas attendre. Commence de bonne heure à faire rôtir l’agneau.

 

Il n’y a pas d’échappatoire. Notre hodja se résigne. Au soir les voisins arrivent et l’on s’assied en causant un peu. Mais chacun pense, à l’agneau qui doit être entrain de rôtir. A la fin, comme rien n’arrive les visiteurs ;, que la faim tenaille, le font sentir discrètement.

 

- Etes-vous donc si pressés ? Attendez quelques minutes que l’agneau rôtisse, dit le maître de maison.

 

Mais la conversation languit. Les ventres affamés obscurcissent l’esprit des causeurs. Enfin la révolte éclate :

 

- Quand ce dîner va-t-il arriver ? La semaine des quatre jeudis ?

 

- Calmez-vous, compères, dit le hodja. L’agneau rôtit

 

- Il rôtit. Nous voudrions bien en être sûrs et le voir de nos yeux. Les paroles ne suffisent plus.

 

- Eh ! s’il vous plait, passez donc à la cuisine.

 

LA foule fait irruption dans la cuisine. L’agneau est à la broche. Mais sous l’agneau brûle une simple chandelle.

 

- Eh : hodja ! qu’est-ce que cela ?

 

- Cela, mais c’est l’agneau.

 

- Et c’est avec cette chandelle que tu le fais rôtir ? C’est une plaisanterie !

 

Alors le hodja éclate :

 

- Dans un pays où l’on se chauffe aux étoiles, une chandelle suffit bien à cuire un rôti à point.



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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012

Une veille femme vivait seule avec son fils dans une petite maison. Celui-ci était paresseux, tellement paresseux qu'il ne faisait jamais rien. C'est à peine s'il se levait pour se nourrir ou se laver. Chaque fois que sa mère lui demandait quelque chose, la réponse était toujours la même :

- Non mère, je ne peux faire cela, j'suis bien trop fainéant.

Un jour, apprenant que les enfants du voisin partaient le lendemain matin couper du bois dans la forêt, la veille femme leur demanda d'emmener son fils avec eux.

Mais le lendemain matin, quand les frères vinrent le chercher juste avant le lever du soleil, il leur dit :

- Laissez-moi dormir, j'suis bien trop fainéant pour aller couper du bois.

Mais cette fois, notre paresseux trouva une oreille bien moins attentive que sa mère. Les frères le sortirent du lit, l'habillèrent et le mirent sur un âne. Hélas, arrivé dans la forêt, sa seule action fut de s'appuyer contre un arbre et de regarder les autres travailler. Il s'endormit même en se disant :

- J'suis bien trop fainéant pour les regarder travailler.

Vers midi ils le réveillent pour lui proposer à manger, mais :

- J'suis trop fainéant, mangez sans moi et laissez-moi dormir...

Ils ont donc mangé sans lui et se sont remis au travail. A la tombée de la nuit, les frères avaient coupé assez de bois pour remplir les deux charrettes. Ils lui demandèrent bien de les aider à remplir sa propre charrette, mais comme toujours :

- Non, non, je ne peux pas remplir ma charrette, j'suis bien trop fainéant pour ça.

Et bien sûr ce sont les frères qui firent le travail. Quand les deux charrettes ont été prêtes, les frères ont réveillé une nouvelle fois notre paresseux en le frappant :

- Allez debout, larve indigne du nom d'homme ! La nuit est déjà sur nous, il faut partir avant que les loups sortent...

- Oula, laissez-moi là, j'suis vraiment trop fainéant pour rentrer ce soir à la maison. Les loups peuvent venir me manger, je m'en moque bien.

Les trois frères l'ont alors laissé là, l'insultant tandis qu'ils prenaient le chemin du retour. Lui, bien évidemment, s'est rendormi. Mais quelques minutes plus tard, un sifflement l'a réveillé. Un serpent blanc s'approchait de lui pour le piquer.

- Salut le serpent, tu peux bien me piquer si ça te fait plaisir, je ne m'enfuirai pas, je suis bien trop fainéant pour cela.

Le serpent, au lieu de le piquer, fut pris d'un fou rire. Quand il eut retrouvé son calme, il lui dit :

Salut fils d'homme, tu m'as bien fait rire et pour t'en remercier je ne te piquerai pas. Je vais même faire plus pour toi. A partir de maintenant, chaque fois que tu désireras quelque chose, il te suffira de dire "serpent blanc, serpent blanc, je veux ceci ou cela, je t'en prie donne le moi."

Et aussitôt après, le serpent disparut dans la forêt.

Le jeune homme se dit qu'il n'avait besoin de rien, et que de toute façon il était bien trop fatigué pour demander quoi que ce soit. Mais la nuit en cette fin d'automne était bien fraîche et notre paresseux sans couverture, alors :

- Serpent blanc, serpent blanc, je veux une couverture pour ne pas avoir froid cette nuit, je t'en prie donne la moi.

Et bien entendu, notre paresseux se retrouva avec une couverture chaude et se rendormit. Vers midi, en se réveillant, il avait faim et bien sûr aucun courage pour se trouver de la nourriture. Qu'importe :

- Serpent blanc, serpent blanc, je veux une soupe chaude et du pain pour combler ma faim, je t'en prie donne les-moi.

Le voilà avec un grand bol de soupe de lentilles bien chaudes et de délicieux morceaux de pain. Un jour passa, puis un autre et un autre encore, et notre homme ne faisait rien. Il mangeait juste quand il avait faim, grâce au serpent, et le reste du temps il dormait. Mais au bout de quelques jours il commença à s'ennuyer. Il s'ennuyait tellement qu'il demanda des choses extravagantes au serpent, et surtout celle-ci :

- Serpent blanc, serpent blanc, je veux que la fille du sultan porte mon enfant, je t'en prie qu'elle le porte.

Et bien sûr...

Puis, s'ennuyant de plus en plus, il décida de rentrer chez lui. Mais pas par ses propres moyens, vous vous en doutez bien. En le voyant, sa mère entra dans une colère noire :

- Maudit fils qui ne fait rien d'autre de sa vie que de dormir, pourquoi donc n'as-tu pas été dévoré par les loups ? Cette maison n'est plus et ne sera plus jamais la tienne !

- Calme-toi mère, calme-toi et écoute-moi.

Le paresseux lui raconta toute son histoire. Et pour prouver à sa mère qu'il ne mentait pas, il dit :

- Serpent blanc, serpent blanc, je veux un grand repas pour moi et ma mère, je t'en pris donne le-moi.

En voyant apparaître ce repas sur la table, la mère pardonna tout à son fils. Dans les jours qui suivirent, chaque matin, chaque midi et chaque soir, un festin attendait notre paresseux et sa mère. Il vécut ainsi de long mois heureux sans rien faire.

Par contre, bien loin de là, dans le plus somptueux palais du royaume, la fille du sultan voyait son ventre s'arrondir de jour en jour sans comprendre ni pourquoi ni comment cela avait pu se produire. Elle était dans cet état depuis six mois quand son père le découvrit. Il rentra dans une colère terrible, une de ces colères qui font trembler les murs des palais et tomber des têtes. Il menaça encore et encore sa fille afin de savoir qui était le père, mais que voulez-vous qu'elle lui répondit d'autre que :

- Je ne sais pas, père.

De fureur, il décida de lui couper la tête, mais son grand vizir réussit à le calmer et lui dit :

- Maître, si vous tuez votre fille, jamais nous ne saurons qui est le père. Enfermez la plutôt dans la plus haute des tours de votre palais, avec juste assez de nourriture pour qu'elle donne naissance à un enfant vivant, et peut-être que nous pourrons reconnaître dans ses traits celui de son père.

Ainsi fut fait, et trois mois plus tard elle donna naissance à un beau garçon. Mais personne dans le palais ne ressemblait de près ou de loin au nouveau-né. Le sultan demanda une fois encore à sa fille qui était le père, mais bien sûr une fois encore la seule réponse fut :

- Je ne sais pas, père.

Alors le sultan rentra de nouveau dans une grande colère, mais une fois encore son vizir réussit à le calmer :

- Maître, ne tuez pas votre fille, ni son bâtard de fils. Attendons que l'enfant ait sept ans, vous l'installerez sur la grande place et vous ferez défiler devant lui tous les hommes du pays. Quand l'enfant sautera au cou de l'un d'eux en l'appelant papa, nous aurons trouvé le coupable. En attendant, enfermez votre fille et son bâtard dans la plus haute tour de votre palais, avec juste ce qu'il faut de nourriture pour qu'ils survivent.

Ainsi fut fait, et sept ans passèrent. L'enfant fut installé sur la grande place devant le palais. Ordre fut donné à tous les hommes du royaume de venir défiler devant lui sous peine de mort. Pendant des semaines et des semaines, tous les hommes du royaume défilèrent, mais l'enfant ne réagit devant aucun d'eux. Et pour cause : le paresseux fut le seul homme du royaume à ne pas se déplacer, bien trop paresseux pour craindre la colère d'un sultan. Mais le vizir apprit qu'un homme vivant dans cette maison ne s'était pas déplacé. Il envoya des soldats le chercher et le fit défiler devant l'enfant. Dés qu'il le vit, l'enfant lui sauta au cou et l'appela papa. Vous imaginez bien la fureur du sultan en voyant le père de son petit-fils ! Mais, une fois encore le vizir le calma :

- Mon maître, ta fille ne mérite même pas ton courroux, marie la avec ce paresseux et renvoie la. Qu'elle aille vivre avec lui dans sa cabane miteuse avec le bâtard ! Sa punition sera bien plus grande ainsi.

C'est ainsi que la princesse et son fils s'installèrent dans la maison du paresseux. Mais on ne reçoit pas une princesse comme une vulgaire mendiante. Alors il demanda au serpent blanc un lit et un repas digne de la princesse. En voyant le lit et le repas somptueux apparaître, elle comprit comment elle était tombée enceinte et comprit comment utiliser le don de son mari pour prouver son innocence à son père. Elle se mit alors harceler son mari pour qu'il lui construise le plus sublime des palais sur le bord de la mer, à un endroit devant lequel son père aimait passer en bateau. Mais lui :

- Non femme, je suis bien trop fainéant pour te construire un palais.

Mais elle insista tant et si bien qu'un jour le fainéant dit :

- D'accord femme, tu auras ton château, je suis bien trop fainéant pour te dire une fois de plus non. Serpent blanc, serpent blanc, je veux un château digne du roi des rois sur cette côte, et je veux que tu nous y emmènes, moi, ma mère, ma femme et mon fils, je t'en prie, fais le.

Et ainsi fut fait.

La vie s'écoula avec douceur dans le palais où rien ne manquait. Un jour, enfin, le sultan vit le château depuis son bateau. Un palais inconnu aussi magnifique sur ses terres l'intrigua et il décida d'aller le voir de plus près. La fille, voyant le bateau de son père, se déguisa en homme et alla à sa rencontre.

- Salut à toi jeune homme, ce château est-il le tien ?

- Oui, mon maître, j'y vis avec les miens. Et ce soir, ce serait un grand honneur pour moi de vous y recevoir, vous et votre cour.

Le sultan accepta, et le soir même il revint avec toute sa cour au château où un festin les attendait. C'est la jeune femme, toujours déguisée en homme, qui les reçut. Les assiettes étaient dans la plus fine des porcelaines, les couverts et les plats étaient tous en or et les mets étaient les plus fins et les plus délicieux.

Au moment du dessert, elle ordonna à son mari de cacher un couvercle en or dans l'habit dans son père sans que celui-ci ne s'en aperçoive. A la fin du repas, elle alla voir son père et lui dit :

- Maître, je m'excuse de vous ennuyer avec cela, mais un couvercle en or de notre cuisine a disparu.

Afin de prouver son innocence et celle de sa cour, le sultan fit déshabiller tous ses soldats, mais bien sûr aucun n'avait le couvercle. Puis il fit déshabiller ses ministres et son vizir, mais toujours rien. Finalement, il se déshabilla lui-même et le couvercle tomba. Imaginez la tête de ce grand roi !

- Je vous jure, jeune homme, que je n'ai pas mis ce couvercle dans mon habit, je ne sais pas comment il y est arrivé.

A cet instant, la jeune femme ôta son déguisement et il la reconnu.

- Oui père, je sais. Tout comme moi je ne savais pas comment j'avais pu porter mon fils.

Et la jeune femme de raconter à son père les dons de son mari. Comprenant enfin sa méprise, il lui demanda pardon et accepta son petit-fils comme sien. Une grande fête fut donnée au palais du sultan, et la jeune femme et le paresseux eurent droit à un second mariage, le plus beau que l'on n'ait jamais vu en ce royaume.

Ils vécurent alors une vie des plus heureuses dans leur palais. Certains prétendent que le paresseux s'est même mis à travailler. Pour ma part, cela me semble bien peu probable, même dans un conte...



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Rédigé par orange8454

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Publié le 13 Septembre 2012

Un jour, un Bektaşi passa devant une mosquée. Par la porte ouverte, il vit l'imam qui battait un chien errant. Le Bektaşi s'avança jusqu'au seuil et interpella le religieux pour lui demander pourquoi il battait cette pauvre bête.

- C'est pourtant évident, répondit l'imam, cet animal stupide ne sait même pas qu'il n'a pas le droit d'entrer dans la maison d'Allah, alors je le frappe pour lui inculquer cette règle si simple !

Le Bektaşi prit un air songeur et hocha la tête.

- Oui, je vois... Je suis d'accord avec toi, tu as bien raison de faire cela. C'est vrai que les hommes sont bien plus intelligents que les chiens. Moi, par exemple, il ne m'est jamais venu à l'esprit d'entrer dans la maison d'Allah...



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Rédigé par orange8454

Publié dans #allah, #battait, #bektasi, #bien, #chien

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Publié le 13 Septembre 2012

Un pharaon du Nouvel Empire, qu'Hérodote appelle Rhampsinite, possédait un trésor considérable, si grand que, parmi ses successeurs, non seulement pas un ne l'a dépassé, mais aucun n'a pu accumuler, de bien loin, autant de richesses. Soucieux de mettre ce trésor à l'abri des voleurs et pour le tenir en sûreté, il fit bâtir un caveau en pierre de taille, situé sur le côté du palais et de telle façon qu'une des murailles se trouvait en bordure et accessible du dehors. Le maçon qui construisit le caveau s'arrangea pour placer dans ce mur une pierre bien taillée et bien ajustée, si adroitement que deux hommes ordinaires, ou même un seul d'une force au-dessus de la moyenne, pouvaient, sans trop d'effort, la saisir, la tirer et l'ôter de sa place.

Lorsque le caveau fut achevé, le roi y fit entasser toutes les richesses de son trésor, satisfait de le croire bien en sécurité. A quelque temps de là, le maçon, sentant approcher la fin de sa vie, fit appeler ses enfants, qui étaient deux fils, et leur révéla comment il avait pourvu à leur avenir en usant d'artifice, et comment le caveau du roi avait été construit de manière à leur permettre de vivre dans l'abondance. Et après leur avoir clairement expliqué le moyen d'ôter la pierre, et de la remettre ensuite en place, après leur avoir bien recommandé de prendre certaines précautions, qui feraient d'eux en secret les grands trésoriers du roi, il passa de sa vie à trépas.

Les enfants, bien entendu, ne tardèrent guère à se mettre en besogne. Ils allèrent de nuit rôder autour du palais du roi, reconnurent aisément la pierre, l'ôtèrent de sa place et emportèrent une bonne somme d'argent. Mais le sort voulut que le roi vint inspecter son caveau ; il fut tout étonné de constater que le niveau de l'or dans ses coffres avait fortement baissé. Il ne savait qui accuser ni qui soupçonner, le sceau apposé par lui-même sur la porte était intact et bien entier, le caveau exactement clos et fermé. Après y être retourné deux ou trois fois, il constata que le contenu des coffres ne cessait pas de diminuer. Alors, pour empêcher les larrons d'agir si librement et de retourner tranquillement chez eux ensuite, il fit fabriquer des pièges et les fit installer auprès des coffres qui contenaient son trésor.

Les voleurs arrivèrent une belle nuit selon leur coutume et l'un deux se glissa dans le caveau ; mais soudain, comme il approchait d'un coffre, il se trouva pris au piège. Se rendant bien compte du danger où il était, il appela vite son frère, lui montra sa piteuse situation et lui conseilla d'entrer dans le caveau pour lui trancher la tête, afin qu'il devint impossible de le reconnaître et que son frère ne fût pas compromis et perdu avec lui. Le frère pensa que le conseil était sage, et il l'exécuta sur-le-champ. Puis il remit la pierre en place et en s'en retourna chez lui, en emportant la tête.

Quand le jour reparut, le roi entra dans son caveau. Le voilà fort effrayé de voir le corps du larron pris au piège et sans tête, sans qu'il y eût nulle part trace d'entrée ni de sortie.

Ne sachant comment se tirer de pareille aventure, le roi imagina de faire pendre le corps du mort sur la muraille de la ville, de la faire surveiller et de charger les gardes d'arrêter et de lui amener toute personne, homme ou femme, qu'ils verraient pleurer auprès du pendu ou s'apitoyer sur le sort du mort sans tête.

Lorsqu'elle vit le corps qui était ainsi troussé, haut et court, la mère, en proie à une grande douleur, ordonna à son fils, le survivant, d'avoir à lui apporter le corps de son frère. Elle le menaça, s'il se refusait à obéir, d'aller trouver le roi et de lui révéler qui pillait son trésor. Le fils, qui connaissait sa mère et qui savait qu'elle prenait les choses à cœur, et que rien ne la ferait changer, quelque remontrance qu'il lui fît, réfléchit et finit par inventer une ruse. Il fit mettre le bât (selle rudimentaire de bête de somme) sur certains ânes qu'il se procura, les chargea d'outres en peau de chèvre, pleines de vin, puis les chassa devant lui. Arrivé auprès des gardes, c'est-à-dire à l'endroit où était le pendu, il délia deux ou trois de ces outres en peau de chèvre, et devant le vin qui coulait à terre, se mit à pousser de grandes exclamations, à se donner de grands coups sur la tête, et à avoir l'air bien empêtré d'un homme qui ne sait par quel bout commencer pour réparer le désastre, ni vers lequel de ses ânes il doit se tourner en premier.

Les gardes, voyant se répandre à terre cette grande quantité de vin, coururent au secours, se disant que recueillir ce vin perdu serait pour eux autant de gagné. Le marchand, derrière les ânes, se mit à leur dire des injures et fit semblant d'être fort en colère. Les gardes furent donc bien polis avec lui, et complaisant ; peu à peu, il s'apaisa et modéra sa colère, et à la fin il détourna ses ânes du chemin pour rafistoler et recharger. La conversation continua de part et d'autre ; de petits propos en petits propos, un des gardes jeta au marchand une bonne plaisanterie dont celui-ci ne fit que rire et même, il finit par leur adjuger une outre de vin. Ils ne tardèrent pas à s'asseoir là et à se mettre à boire, et le marchand leur tint compagnie, et vu leur bonne volonté et leur soif, il leur donna encore le reste de son chargement, et ils burent le contenu de toutes les outres de peau de chèvre, pleines de vin. Quand ils eurent tout bu, ils étaient tous ivres-morts, le sommeil les prit et ils s'endormirent sur place, sans pouvoir bouger.

Le marchand attendit, jusque bien avant dans la nuit, puis alla dépendre le corps de son frère et, se moquant des gardes à son tour, il leur rasa à tous la barbe de la joue droite. puis, il chargea le corps de son frère sur les ânes, les poussa du côté du logis, et rentra, ayant obéi aux ordres de sa mère. Le lendemain, lorsque le roi fut averti de ce qui s'était passé et qu'il sut comment le corps du larron avait été habilement dérobé, il fut grandement vexé. Voulant à tout prix retrouver celui qui l'avait si finement joué, il chargea une des princesses, sa fille, réputée pour son esprit malin, de rechercher le coupable. Il fut entendu qu'elle attirerait les passants au palais pour bavarder avec eux et su'elle s'arrangerait pour leur faire dire, en les poussant à se vanter, ce que chacun d'eux avait fait en sa vie de plus prudent et de plus méchant ; et si l'un d'eux racontait le tour du larron, vite, elle devait le saisir et ne pas le laisser partir.

La princesse obéit, mais le larron, entendant raconter tout ça, voulut encore jouer au plus fin avec le roi. Et qu'est-ce qu'il inventa? Il coupa le bras d'un mort récent, et le cachant sous sa robe, il s'achemina vers le palais. Il rendit visite à la princesse et les voilà en grande conversation. Bien entendu, elle lui posa la même question qu'aux autres : " Contez-moi donc ce que vous avez fait dans votre vie, de plus malin et de plus méchant?" Il lui conta donc comment son crime le plus énorme avait été de trancher la tête de son frère pris au piège dans le caveau du roi, et que son action la plus malicieuse avait été d'enivrer les gardes afin de pouvoir dépendre le corps de son frère. La princesse, dès qu'elle eut compris à qui elle avait affaire, tendit la main. Mais le larron lui laissa prendre le bras du mort qu'il avait tenu caché, et tandis qu'elle l'empoignait ferme, il fila. Elle se trouva trompée, car il eut le loisir de sortir et de s'enfuir bien vite.

Quand la chose fut rapportée au roi, il s'étonna, émerveillé de l'astuce et de la hardiesse de cet homme. Il ordonna qu'on fît publier par toutes les villes de son royaume qu'il pardonnait à ce personnage, et que s'il voulait venir se présenter à lui, il lui donnerait de grands biens. Le larron eut confiance en la publication faite au nom du roi et il s'en vint vers lui se déclarer.

Quand le roi le vit, il le jugea un oiseau rare, et il lui donna sa fille en mariage comme au plus malin des hommes. N'avait-il pas, en effet, donné la preuve de la malice des Egyptiens qui en remontrent à toutes les nations ?

Marguerite Divin



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Rédigé par orange8454

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