Publié le 13 Septembre 2012
Il y avait autrefois en Egypte, dans la ville de Memphis, un prince du nom de Satni, un des nombreux fils du Pharaon Ousinarès. Satni était un scribe très savant, fort instruit en toutes choses et extrêmement habile de ses doigts, quand il tenait la palette et le calame des écrivains.
Satni et son épouse Mahî désespéraient cependant car ils n’avaient pas d’enfants. Mais un jour qu’il était allé visiter le temple de Ptah, Satni épuisé s’endormi, et entendis une voix dans son sommeil. « Satni, un fils te sera bientôt donné. Tu l’appelleras Sénorisis et nombreux seront les miracles qu’il accomplira sur la Terre d’Egypte. »
Et bientôt, Mahî mit au monde un petit garçon, et son père décida de lui donner le prénom qu’il avait entendu dans ses songes. C’était un beau petit garçon fort et doué. Lorsqu’il fut en âge, on le mit à l’école, et même si son précepteur était un des plus savants scribes de la Terre Entière [nom donné à l’Egypte antique], Sénosiris fut bientôt plus savant que lui. Oui, Sénosiris était vraiment un petit garçon très doué.
Un jour que Satni et son fils se tenaient tous les deux à leur balcon, ils entendirent qu’on chantait les lamentations funèbres. Regardant par le balcon, Satni vit passer une longue procession emportant vers sa tombe la dépouille d’un riche marchand avec tous les honneurs funèbres.
Regardant une seconde fois, Satni vit emporter le corps d’un pauvre fellah simplement roulé dans une natte, sans personne pour marcher derrière ni chanter les chants funéraires. Le scribe s’écria « Par la vie d’Osiris, le Seigneur de l’Amentît, tout puissant dans l’autre monde, puissé-je être reçu chez les morts comme ce marchand que l’on escorte à grand fracas, et non comme ce fellah qu’on enterre sans pompe et sans honneur ! »
Mais Sénosiris, son petit enfant, le regarda d’un air malicieux et lui dit « Et moi je te souhaite au contraire d’arriver devant Osiris comme ce fellah, et non comme ce marchand. » Et comme Satni s’étonnais de ces propos, Sénosiris ajouta « Si cela te plait, je te montrerais, chacun en sa place, le pauvre qu’on ne pleure pas et le riche qui s’en va, escorté de lamentations. »
Satni demanda « Et comment pourras-tu faire cela, mon fils ? » Alors Sénosiris, le petit enfant, se mit à réciter des formules inconnues de Satni. Il prit son père par la main et le conduisit vers un endroit que celui-ci ne connaissait pas, dans la montagne de Memphis. Ils franchirent une porte et passèrent dans de nombreuses salles, toutes pleines d’hommes de toutes conditions. Personne ne tenta de les arrêter.
Dans la quatrième salle, par exemple, des gens courraient et s’agitaient tandis que des ânes leurs
mangeaient sur le dos. D’autres tendaient les bras vers des paniers de nourriture suspendu aux dessus d’eux, mais on creusait sous leurs pieds pour les empêcher d’y atteindre.
Dans la cinquième salle, Satni vit des morts vénérables qui se trouvaient en bonne place, et ceux qui, accusés des pires crimes, se tenaient, suppliants, à la porte. La porte elle-même semblait
être plantée sur l’œil droit d’un homme, et on accédait dans la salle en lui marchand sur le visage. Cet homme était sûrement un ennemi des dieux.
Et lorsqu’ils atteignirent la sixième salle, Satni vit les dieux qui constituent le Tribunal des
Morts, qui juge chaque défunt à son arrivée dans l’Amentît, qui est le royaume des morts.
Osiris, le dieu grand, assis sur son trône d’or fin, couronné du diadème des Deux Egyptes. A sa droite siégeait Anubis, le dieu à tête de chacal, et à sa gauche Thot, le dieu à tête d’ibis. Et
autour d’eux, les quarante-deux juges tenaient séance.
Devant eux, la balance : on pesait les bonnes et les mauvaises actions de chaque défunt. Ceux dont le mal s’était trouvé plus pesant que le bien, on les livrait à Amaît, la Mangeuse, qui leur dévorait le cœur. Mais ceux dont les vertus avaient pesé plus lourds, ceux-là Thot et Anubis les menaient aux dieux du Conseil, et leurs âmes allaient au ciel pour vivre éternellement dans la joie.
Alors Satni, tout émerveiller de voir ce qu’aucun homme vivant avant lui n’avait vu, remarqua un personnage de belle allure, revêtu des plus belles étoffes, et placé honorablement près d’Osiris. Et Sénosiris lui dit « Mon père, ne vois tu pas cet homme assis près du trône d’Osisis, à qui on fait honneur ? C’est lui, le pauvre fellah que tu as vu emporté seul tout à l’heure. C’est lui ! On a pesé ses mérites et ses méfaits, et ses mérites se sont trouvés peser plus lourd, et Thot, en faisant son compte, s’est aperçu que son bonheur n’avait pas été suffisant pendant la durée de sa vie. Alors le tribunal, pour le dédommager, a décidé de lui accorder le trousseau funéraire du riche marchand que tu as vu emporter avant lui, afin qu’il prenne enfin place parmi les bienheureux.
Quant au riche, lui aussi a été amené jusqu’au tribunal des dieux, mais ses méfaits se sont trouvés peser tellement plus lourd que ses mérites, qu’on a décidé que son compte lui serait réglé à lui aussi. C’est lui, cet homme que tu as vu tout à l’heure, dont la bouche pousse de grands cris parce que la porte de la cinquième salle est plantée dans son œil. Je savais tout cela, et c’est pourquoi je t’ai souhaité qu’il t’arrive comme au pauvre fellah, plutôt que comme au riche marchant. »
Et Satni lui dit « Sénosiris, mon fils, nombreuses sont les merveilles que j’ai vu dans l’Amentît ! Mais puis-je savoir, à présent, qui sont ces gens que nous avons vu dans les précédentes salles ? »
« Ces gens sont des maudits, punis par les dieux. Ceux qui ont passé leur vie à vivre du travail des autres, ceux-là doivent maintenant travailler sans cesse, et tout ce qu’ils gagnent leur est mangé par les ânes qu’ils ont sur leur dos, et les autres, qui doivent sans cesse se hisser vers leur nourriture alors qu’on creuse sous eux, ce sont ceux qui ont montré trop d’avidité à s’emparer de ce qui était à autrui.
Mais les âmes des justes sont montées dans le Palais d’Osiris et seront désormais heureux pour l’éternité, car celui qui a fait le bien sur la terre, on lui fait le bien dans l’Amentît, mais celui qui a fait le mal, on lui fait le mal. »
Et alors que Sénosiris guidait son père sur le chemin du retour, Satni murmura une prière pour s’excuser de ses paroles passées, et se dit en lui-même « Sénosiris est mon fils, et cela suffit pour faire de moi un bienheureux. »
Sénosiris fit bien d’autres miracles encore par la suite, mais ceci est une autre histoire.
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