Publié le 13 Septembre 2012
Comme elle était sans toit et sur le point d'accoucher, les Bonnes Pierres s'ouvrirent, comme elles savent le faire quand elles veulent, formant une grotte où l'enfant put venir au monde. C'était un enfant divin et même plus : c'était Dieu lui-même. Non pas qu'il ait abandonné sa demeure du ciel et la direction de l'univers, bien sur, mais, comme c'était Dieu, c'était rien pour lui de se dédoubler en deux personnes, le Père et le Fils.
Or, le Roi Sauvage de la contrée l'apprit, et il craignit que l'enfant-Dieu ne voulût devenir roi à sa place. Il convoqua donc tous ses soldats et leur ordonna de massacrer tous les petits garçons du pays sans en oublier aucun.
La pauvre Marie n'avait plus qu'à se sauver avec son poupon, qui s'appelait Jésus.
S'étant perdue, elle arriva dans les environs de Vipucelle, qui ne s'appelait pas encore Vipucelle. Les belles forêts vosgiennes l'effrayaient et, en même temps, la rassuraient. Quel soldat viendrait la chercher ici ? A cette époque, les grands de l'Empire ne savaient même pas que ce pays existait.
Remerciant les Bonnes Pierres, elle s'apprêtait à installer ici sa demeure, quand elle entendit comme une musique dans le lointain.
Or, la musique, c'est bien beau, mais souvent, cela annonce un seigneur en déplacement, une meute en train de chasser, et toutes sortes de choses menaçantes pour le petit monde, dont Marie faisait partie. La musique des cors redoubla d'intensité, paraissant plus proche. Marie murmura à son poupon : "Ça me schmecke mie !". Puis elle le souleva et reprit sa route.
La musique devenait de plus en plus distincte, et des aboiements de chiens commençaient à s'y mêler. C'était la chasse du Roi Sauvage, et elle savait fort bien ce qu'elle chassait, à savoir Marie et le petit Jésus.
La pauvre femme se mit à courir, aussi vite qu'elle le pouvait, malgré les pentes et les broussailles, mais certes, elle n'allait pas aussi vite que des hommes à cheval et leurs chiens, qui se rapprochaient sans cesse.
Sa course la mena jusqu'aux abords de Grandfontaine. Les pierres qui habitent là parlent d'elle encore aujourd'hui, surtout celle que l'on appelle la Roche de la Marie des Bois.
Elle arriva enfin au bord du lac de la Maix complètement épuisée.
"Assieds toi un instant", lui dirent les bonnes pierres du lac. Et elles formèrent comme un petit siège de pierre que l'on put voir encore longtemps, et que l'on continuait de vénérer au temps de la Gargantine, une femme dont nous reparlerons.
Bien reposée, Marie put échapper à ses poursuivants, mais les autres petits garçons de la région furent tous tués, certains sans avoir reçu le baptême.
L'abbé de la région, plus méchant encore que les soldats du Roi Sauvage, décida qu'ils ne pourraient aller au paradis. Pas de baptême, pas de salut ! telle était la règle qu'il avait instituée et il ne s'en écartait pas. Que les petits innocents soient privés de leur part de paradis, c'était pour lui, bien peu de chose en comparaison de qui comptait vraiment à ses yeux, à savoir un respect sans exception possible des lois qu'il avait instituées, et qui réservaient le paradis aux enfants auxquels il avait apposé sa marque.
Cela, bien sur, les Hautes Pierres n'allaient pas le tolérer. Elles tinrent chapitre au Lac de la Maix pour délibérer du problème.
"Il me semble, dit d'Aînée des Pierres, que cela ne nous dérangerait guère de permettre que les petits innocents soient posés à notre sommet une seule nuit, le temps pour eux de recevoir le baptême des anges, qui vaut bien celui de l'abbé."
Les autres en convirent, et ainsi fut fait. Les pierres du Lac de la Maix devinrent des pierres à répit. On y exposait une nuit les petits cadavres, puis on les enterrait à proximité, au cimetière des Innocents.
Ainsi fit-on au cours des siècles, jusque presque à nos jours. Au dix-neuvième siècle encore, mon lointain cousin, Frédéric-Adrien Wiedemann, propriétaire de l'Hôtel des Deux Clés à Rothau, emmenait encore ses clients en excursion au Lac de la Maix et leur montrait les restes du cimetière des Innocents, que l'on pouvait encore voir à son époque.
Le petit Jésus grandit et fit des miracles. C'était un très grand saint, peut être plus puissant encore que Saint Matterne, Saint Hydulphe ou Sainte Odile.
Mais revenons à cette légende où la Sainte Vierge, épuisée par sa fuite, se repose au lac de la Maix.
Si nous la connaissons, c'est grâce à Jennon Villemin, dite la Gargantine, de Bazegney près de Dompierre. Arrêtée pour sorcellerie en 1625, elle la raconta lors de son procès.
C'était une brave femme qui soignait par les plantes. Oh ! elle n'était pas allée aux écoles, et ses connaissances en médecine étaient faibles (quoique pas forcément beaucoup plus faibles que celles des médecins officiels de son époque). Alors, elle se contentait de prescrire du vin rouge bouilli avec des herbes, du vin parfumé comme on l'aimait à son époque et comme en faisait dans toutes les maisons, à partir d'herbes que l'on connaissait et qui fournissaient à tous vitamines et sels minéraux sans empoisonner personne.
Elle y ajoutait une bonne dose de prières qu'elle adressait à la Vierge de la Maix.
Elle avait une grande dévotion pour cette sainte, et peut-être plus encore, quoiqu'un peu inconsciemment, pour les saintes pierres de la région. En effet, elle prescrivit un jour à une malade de faire bouillir cinq de ces cailloux avec le vin et les épices. Elle les avait pris "en la fontaine de ladite Vierge de Lamet, sur laquelle Elle se reposa un jour que les chiens la chassaient". Elle avait donc, pour se les procurer, parcouru 80 kilomètres à pied, de Dompierre au Lac de La Maix.
Et elle refit le trajet pour une autre patiente, à qui elle prescrivit de faire célébrer une messe, d'offrir un cierge et de faire coudre un couvre-chef et un surplis pour l'Enfant de la Vierge.
Tels sont les crimes pour lesquels elle fut emprisonnée à Mirecourt en 1625.
La Gargantine était-elle bonne chrétienne ? Dans l'intention, oui, à coup sur, mais, à la lire de près, c'est moins à la Vierge qu'aux Saintes Pierres qu'elle demande des miracles. Dans l'histoire que Jennon raconte au tribunal, la Sainte Vierge joue un rôle bien humble. Elle est le bénéficiaire du miracle et non son auteur.
/image%2F0650892%2F20250129%2Fob_756ff6_ezgif-36d06c8720607.gif)




