Publié le 13 Septembre 2012
Il était une fois un cadi fort content de lui-même et qui ne perdait pas une occasion de vanter ses propres mérites. Il redoutait seulement son épouse quine manquait jamais de rétablir la vérité.
Un jour qu’il prenait le frais avec elle dans le jardin de sa demeure, une troupe d’oies sauvages passe dans le ciel en cancanant.
- Ah ! dit le cadi, si j’vais un fusil j’en tuerais au moins neuf d’un seul coup.
- Tiens, dit son épouse, je ne vous connaissais pas une telle habileté.
- Ma chère, je suis un chasseur hors ligne. J’ai passé ma jeunesse à la chasse et si j’y ai renoncé depuis notre mariage, c’est pour ne pas vous laisser vous ennuyer seule à la maison, mon âme. Aucune proie ne saurait échapper à mon coup d’œil infaillible.
- Parfait. C’est justement demain vendredi, jour de repos. Je vous trouverai un fusil et vous partirez de bonne heure. Et le soir nous mangerons de l’oie farcie.
- Certainement, murmure le cadi, bien empêtré mais n’osant se dédire.
Le lendemain matin, le voilà parti dans la campagne et maudissant son mensonge.
- ça m’est venu à la bouche sans savoir comment, j’ai dit que j’étais chasseur, moi qui ne sais même pas de quel côté on vise dans cet engin-là. Ah ! Dieu me vienne en aide ! »
Jusqu’au soir il erre ; aucun oie sauvage de paraît à l’horizon. Au moment de rentrer au détour du chemin, mollement étendus sur le gazon où ils se reposent des fatigues de la journée, trois chasseurs se racontent de bonnes histoires et à leurs pieds gît une oie magnifique. A cette vue le cadi reprend quelque courage :
- J’ai erré tout le jour, je n’ai pas rencontré une seule pièce de gibier. Il est assez amer de rentrer bredouille. Quel que soit le prix que vous m’en demanderez, je vous achèterais donc volontiers cette oie que vous avez là.
- Pardieu, monsieur, nos affaires n’ont guère été mieux que les vôtres aujourd’hui. Nous la gardons pour notre dîner et ne voulons-nous pas la vendre.
Ils partirent, et le cadi les suit de loin et les voit, après avoir laissé leur oie au jour du rôtisseur public, s’asseoir au café. Quant à lui, il trouve sa femme qui l’attend sur le seuil de sa maison.
- Et l’oie ? est son premier mot.
- Je l’ai donnée au rôtisseur qui la fait cuire.
A peine le mensonge est-il lâché que notre cadi s’en repend aussitôt. Mais il implore l’aide de Dieu et court chez le rôtisseur.
- Dépêche-toi de faire cuire cette oie que viennent de te donner ces trois chasseurs, et fais-la porter à ma demeure.
- Ah ! mon cher monsieur, que me demandez-vous là ! Ce sont de grossiers personnages. Ils me tueront certainement.
- Tiens, voilà une livre. Fais ce que je te dis.
Le rôtisseur prend la pièce mais continue à se lamenter.
- Ah ! mon cher monsieur. Ces gens me tueront certainement.
- La chose est facile. Enlève deux ou trois pierres à l’arrière de ton four. Tu diras que l’oie s’est enfuie par ce trou. Quelles que soient les conséquences, j’arrangerai l’affaire.
Et comme le rôtisseur reste bouche bée, le cadi prend lui-même l’oie et s’en va en l’emportant. Les chasseurs arrivent.
- Eh ! rôtisseur, sors un peu cette oie du four.
Le rôtisseur ouvre son four et commence à donner des signes de surprise et d’agitation.
- Allons, qu’est-ce qui se passe ? Dépêche un peu ; nous sommes affamés, disent-ils.
- Ah ! messieurs, excusez-moi, mais je n’y comprend rien. Le fond du four était percé. J’avais placé l’oie de ce côté-ci. Elle a dû s’envoler par l’autre.
- Coquin, qu’est-ce que cette mauvaise plaisanterie ? A-t-on jamais vu une oie morte voler ?
- Ah ! messieurs, par Dieu, il n’y a pas d’autre explication possible.
Les chasseurs le rouèrent de coups ; il réussit à s’échapper et se tapit dans un coin n’osant sortir. Au matin, il sort de son repaire pour aller se mettre sous la protection de la justice. Il n’a pas fait quinze pas qu’il rencontre les chasseurs qui vont eux-mêmes au tribunal porter leur plainte contre lui. Et immédiatement la poursuite recommence. Le malheureux se réfugie dans la mosquée ; il grimpe dans le minaret et se jette dans le vide. Or juste à ce moment un homme passait au pied du minaret avec une petite fille. Notre homme tombe juste sur elle et elle expire sur-le-champ. Il se relève et la poursuite ne s’arrête pas.
- Arrête-le, arête-le, crient les poursuivants à un juif qui était sur le seuil de sa boutique ; mais il n’a pas esquissé un geste que le fugitif lui envoie une taloche qui le rend borgne pour le restant de ses jours.
Il se réfugie dans la boutique d’un teinturier. Le maire de la ville était justement là à examiner un caftan. En voyant cet homme qui s’enfuyait, il le saisit à bras-le-corps et ils tombent tous les deux dans une cuve de teinture rouge.
Enfin, après bien des détours, tout le monde échoue devant le tribunal et vient crier justice ; le cadi examine l’assistance d’un œil sévère et considère que la question semble bien embrouillée. Il ordonne de faire entrer les plaignants séparément.
Les chasseurs exposent leurs cas ; le cadi réfléchit quelque peu.
- L’affaire paraît difficile. Donnez-moi donc ce volume relié de noir.
Il tourne quelques feuillets, puis, s’adressant aux chasseurs :
- Quand vous avez donné l’oie au rôtisseur, lui aviez-vous rogné les ailes ?
- Mais, mon Dieu, monsieur, pourquoi lui couper les ailes ? Elle était tuée depuis le matin. Nous l’avions plumées et vidée de nos propres mains.
- Jeune homme, vous sortez du sujet et ne répondez pas à ma question Aviez-vous, oui ou non, rogné les ailes de cette oie ?
- …
- Appelez le rôtisseur.
On le fait entrer.
- Quand ces gens t’ont donné l’oie pour la faire cuire, lui avaient-ils bien coupés les ailes ou non ?
- Ils ne l’avaient pas fait, monsieur.
Le cadi se tourne vers les chasseurs :
- Eh bien ! Qu’avez-vous à répondre ?
- Ah ! monsieur, nous n’avions pas rogné les ailes mais…
- Il n’y a pas de mais. Le cas est clair. Si vous savez lire, voyez par vous-mêmes. Et le cadi désigne la page ouverte. Question : une oie qui a des ailes peut-elle voler ? Réponse : Assurément elle vole. Reconduisez ces messieurs
Et le cadi fait appeler l’homme qui a perdu sa fille.
- Parle.
- Monsieur, je suis veuf. Il ne me restait que ma fille. Cet homme l’a tuée en se jetant d’en haut.
Le cadi feuillette son livre.
- Il faut appliquer la loi du talion, mon fils. Le rôtisseur se tiendra avec son enfant au pied du minaret. Toi tu te jetteras d’en haut sur lui et tu le tueras ainsi.
- Ah ! Mon Dieu, si c’est ainsi je renonce à ma plainte.
- Oh ! c’est absolument impossible. Il faut accomplir l’ordre de la loi sacrée.
Et le pauvre homme est condamné à dix livres d’amende et trois mois d’emprisonnement.
- Appelez le juif.
Il entre.
- Monsieur, j’étais occupé dans la boutique. Ces chasseurs qui poursuivaient cet homme m’ont crié de l’arrêter. Mais avant même que je m’approche, ce scélérat s’est jeté sur moi et m’a éborgné.
- Là aussi il faut appliquer la loi du talion. Mais un œil de Musulman vaut deux yeux de Juif. Le rôtisseur de tonnera un coup qui te crèvera l’autre œil. Ensuite à ton tour tu lui en crèveras un.
- Ah ! monsieur le juge, si c’est ainsi je renonce à la poursuite.
- Oooooh ! Même si tu renonces, la loi sacrée du prophète ne renonce pas. Puisque c’est ainsi je te condamne à trente livres d’amende et six mois de prison.
On l’emmène.
- Appelez le maire.
- Monsieur, cet homme m’a fait tomber dans la cuve de rouge du teinturier. Voyez en quel état je suis.
Le cadi feuillette son livre attentivement.
- L’affaire est très compliquée. Mais la seule solution est d’appliquer ici aussi la loi du talion.
- Comment cela, monsieur le juge ?
- Retournez chez le teinturier. Cette fois c’est le rôtisseur qui se saisira à bras-le-corps et c’est toi qui te jetteras dans la cuve rouge et l’entraîneras avec toi.
- Ah ! monsieur le juge, une pareille chose n’est pas possible !
- Euh ! possible ou impossible, que faire ? c’est l’ordre de la loi sacrée du prophète et devant elle nos cous sont plus fragiles que les fils de l’araignée.
- En ce cas, je retire ma plainte.
- S’il en est ainsi, je te condamne à vingt livres d’amende pour désobéissance à la loi du prophète.
Et le cadi fait encaisser l’argent. Puis il fait appeler le rôtisseur.
- Espèce d’animal, pour le faire rôtir une oie, tu vois les affaires inouïes que tu as occasionnées et que j’ai dû résoudre. Rends-moi la livre que tu m’as extorquée hier.
Le cadi prend la pièce d’or et la grille avec satisfaction au fond de sa bourse. C’est depuis ce jour que l’on dit : « Si tu plaides contre le cadi, prends Dieu pour avocat »…
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